Nouvelle N°15 : un tableau pas comme les autres

Publié le par Albator13

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Marseille était devenu une ville impossible à vivre. La municipalité avait démarré plusieurs grands chantiers simultanément si bien que le Vieux-Port était congestionné du matin jusqu’au soir. Connaître le temps nécessaire pour traverser le centre était un exercice auquel personne ne se livrait tant il semblait périlleux de faire des pronostics. Certains avaient trouvé la parade en arrivant à l’aube : tous les matins, le directeur de la publication et son assistant nous accueillaient avec le sourire condescendant de ceux qui croient détenir une vérité.

Pour que je puisse faire de même, encore eût-il fallu que Stéphanie comprît ma situation. Elle avait passé avec succès un concours de la fonction publique et occupait désormais un poste de chargé de communication à la mairie de Marseille. Puis un changement était intervenu en elle. En rentrant dans le moule doré de l’Administration, elle avait oublié que seule la soumission garantissait l’emploi dans le privé à une époque où les licenciements économiques sévissaient.

Pour éviter les scènes de ménage, je pratiquais la ville aux heures de pointe. Tantôt j’arrivais avec dix minutes d’avance, tantôt c’était avec trente minutes de retard. Par contre, je quittais toujours les locaux le dernier, c’était en fin de journée que j’écrivais le mieux. Mais à vingt heures, il n’y a plus personne pour le remarquer.

Ce matin-là, je franchissais la porte du journal avec cinq minutes de retard. En essayant chaque jour de nouveaux parcours, je venais peut-être de découvrir un chemin inconnu de tous me permettant de passer au travers des embouteillages. Quand je vis le visage de mes collègues déjà présents, je compris que quelque chose ne tournait pas rond. 

Trente minutes plus tard, j’étais assis dans le bureau du directeur de la publication. Il me dit :

« Ça ne peut plus continuer comme ça, Clovis. Ça fait plusieurs fois que je te mets en garde. Je vais être obligé de me passer de tes services.

— Ce n’est pas possible? Mais pourquoi

— Tu es tous les jours en retard. Je suis désolé, mais c’est comme ça.

— Pourquoi moi? Il y en a d’autres qui sont en retard. Pourquoi ça tombe sur moi?

— Et puis on me demande aussi de réduire l’effectif. On n’est pas rentable. Qui veux-tu que je vire? Alain, qui a la cinquantaine bien tassée, ou alors Asilah qui est enceinte? Allez! Choisis!

— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais il doit y avoir une autre solution. 

— Oui, augmenter les ventes. Je crois que de ce côté là, on a déjà tout essayé. »

Ça arrivait au pire moment. Stéphanie était enceinte et on venait de signer le compromis pour l’achat d’un appartement plus grand, en vue d’accueillir le bébé. Boucler les fins de mois avec les maigres indemnités chômage que j’allais toucher serait insurmontable. 

« J’ai une idée, lui dis-je.

— Vas-y, Clovis, je t’écoute, pour ce que ça vaut.

— Je vais faire toute la lumière sur l’affaire Tarunda.

— Rien que ça, me répondit-il d’un air amusé. Tu crois être le premier

— Non. Mais contrairement à eux, si je ne trouve rien, je me fais virer. 

— Laisse-moi réfléchir. »

Peu avant midi, il m’appela, il me confia le dossier. J’avais carte blanche. J’avais un mois.

#

 Moins d’une semaine après, je franchissais la porte principale du Pôle Psychiatrie Centre à Marseille. Le médecin m’attendait dans le hall. Il avait dû me voir arriver depuis la fenêtre de son bureau qui donnait sur le boulevard Baille. 

Un seul appel avait été nécessaire pour qu’il accepte ma venue. 

Après un rapide entretien durant lequel il n’apporta aucune réponse satisfaisante, il me conduisit dans une salle située à côté de son bureau. Un courant d’air frais se glissait par une lucarne entrouverte d’où un bout de ciel était visible. Au plafond, un néon vacillait en éclairant la table et les deux chaises qui occupaient le centre de la pièce. Tomas Klein était déjà assis, menotté à la table. « Elle a intérêt à être lourde, me dis-je, s’ils ne veulent pas qu’il parte avec. » Il n’y avait rien à craindre, car elle était tenue au sol par de gros boulons. Et l’homme paraissait inoffensif, bien qu’il ait eu la réputation d’être dangereux. Peut-être étaient-ce ses yeux hagards, son grand cou tout maigre ou ses épaules voûtées qui donnaient cette impression de faiblesse?

Je remerciais le médecin et au moment où j’allais m’asseoir, je remarquais la présence d’un infirmier affalé sur une chaise, à l’intérieur d’un angle mort. Je rattrapais le docteur et lui demandais si c’était nécessaire. Il me répondait que c’était seulement au cas où. 

Avant de prendre place, je sortais le dossier qui contenait ce que j’avais recueilli sur cette affaire. Je prenais aussi le carnet de notes et le stylo qui ne me quittaient jamais. 

La chaise était branlante, j’eus peur qu’elle ne se brise sous mon poids. Je m’y assis. Elle plia, craqua, mais ne céda point. L’infirmier ricana. 

Sans perdre de temps, j’entrais dans le vif du sujet en demandant à Klein s’il savait pourquoi j’étais là. Il releva lentement la tête et me répondit sur un ton hésitant :

« T’es le journaliste, Clovis Poilroux, c’est ça?

— Oui, c’est ça. Tomas? Je peux vous appeler par votre prénom?

— J’ai déjà tout dit aux autres », gémit-il. 

Plusieurs journalistes l’avaient questionné avant moi, je le savais bien. Ils étaient tous repartis bredouilles. J’espérais faire mieux. Je lançais un regard furtif vers l’infirmier. Ce n’était pas la première fois qu’il devait assister à la scène : il souriait en coin, ça l’amusait. Imperturbable, je poursuivis :

« Je veux faire un papier sur la disparition de Hifu Tarunda.

— Mais j’ai déjà tout dit aux autres, répondit-il de la même voix chevrotante.

— Je veux vous entendre de vive voix. Juste quelques questions à vous poser. Ça ne prendra pas trop de temps.

— Et si je veux pas répondre?

— Dans ce cas, je vous laisse tranquille Tomas. On y va? »

La première question était assez bateau, néanmoins elle me paraissait nécessaire.

« Quand avez-vous rencontré Tarunda pour la première fois?

— C’était un mois avant l’exposition. »

Je griffonnais rapidement quelques mots et poursuivis :

« Contrairement à ce que vous prétendez, son avocat, Maître Ladereau, affirme que vous avez harcelé Tarunda. Vous l’auriez appelé plusieurs fois par jour. Parfois même de nuit.

— N’importe quoi. Je l’ai jamais appelé, je connaissais pas sa galerie. C’est lui qui m’a appelé le premier.

— Quelles autres galeries avez-vous contactées?

— Presque toutes.

— Où ça?

— À Paris. 

— C’est curieux, Tomas, parce que je les ai toutes contactées et personne n’a jamais entendu parler de vous.

— C’est pas vrai, je les ai toutes appelées. »

Klein prenait le contre-pied systématique des témoignages. Ou cet homme mentait, ou il était fou. Selon moi, il était fou.

Rien ne paraissait cohérent dans cette affaire. Plusieurs mystères l’entouraient. 

Le premier, qui n’était pas des moindres, était que l’on n’avait jamais retrouvé le corps de Tarunda. Il avait disparu du jour au lendemain. Il n’y avait aucune explication à ça : pas de dettes, pas de divorce, tout allait bien dans sa vie. C’était pour cette raison qu’il y avait eu instruction. Mais le corps ne fut jamais découvert, malgré les recherches. L’enquête fit long feu et le juge d’instruction prononça un non-lieu. L’irresponsabilité pénale de Klein avait conduit le juge à demander un placement en institut psychiatrique. 

Un autre mystère concernait le contrat que Tarunda lui aurait fait signer. Selon l’avocat du gérant de la galerie, il n’avait jamais existé tout simplement. Ce que Klein contredisait en affirmant qu’une première clause y aurait stipulé qu’il devait régler un loyer si aucune vente ne survenait pendant les dix premiers jours de l’exposition. Toujours d’après lui, une seconde clause y aurait spécifié que l’assurance des œuvres couvrant le vol ou les dégâts était à sa charge.

Klein n’avait rien vendu. La galerie et son atelier avaient été cambriolés et vidés. Malgré le peu de valeur que leur accordait la critique, toutes ses œuvres avaient disparu : des années de travail furent réduites à néant en quelques heures.

Quand je l’interrogeais sur ce point, il tomba à nouveau dans la paranoïa en disant qu’il avait été piégé par Tarunda et son avocat, car tous deux avaient connaissance de sa situation financière précaire. Je lui répondis :

« Personne ne vous a obligé à signer ce contrat.

— Les autres galeries, elles voulaient pas de moi : ils étaient tous de mèche.

— Peut-être elles ne voulaient pas de vous, parce que vous n’aviez pas de côte officielleà ce moment-là? »

À l’instant même où ces mots quittaient ma bouche, je m’en mordis les doigts : si je me le mettais à dos, je ne tirerais plus rien de lui. Comme je m’y attendais, il me foudroya du regard, mais je repris sur le ton avec lequel on fait des confidences : 

« C’est ce que j’ai lu dans les journaux Tomas. Mais à mon avis, pour être connu, il faut avoir exposé, et pour exposer, il faut être connu.

— Ils étaient de mèche. Ils étaient de mèche », répétait-il comme s’il récitait un mantra. 

C’était évident que sa concentration avait atteint les limites que lui permettait son état. Je jetais un œil à ma montre et constatais que l’entretien s’achevait à l’heure prédite par le médecin. Quelle efficacité

Je demandais à Klein s’il acceptait que je revienne dans plusieurs jours. Il répondit par l’affirmative. Je soufflais intérieurement. Qu’est-ce qu’il m’avait pris de lui poser cette question  ?

Avant de me lever, j’avançais ma tête vers lui et lui glissais une dernière phrase pour qu’il sache que j’étais de son côté. En agissant ainsi, j’avais bon espoir de l’amadouer. Je lui dis que je voulais que la vérité éclate au grand jour et que je pensais que Tarunda était toujours en vie. 

Sa réaction ne fut pas celle à laquelle je m’attendais. À l’instant où je prononçais le nom du gérant, l’individu que j’avais devant moi, qui m’avait paru si faible depuis le début de l’interview, se redressa et tira comme un fou sur ses menottes. D’une voix qui n’était pas la sienne, il vociféra : « L’autre, il m’a tué, il m’a tué. Salaud, salaud. Ordure. » Il ne s’adressait pas à quelqu’un en particulier; ses yeux semblaient fixer un point sur l’horizon. « Chaud. Trop chaud. », dit-il dans un souffle. Et aussi sec qu’il s’était levé, il retomba sur sa chaise, et s’y avachit comme il l’était à mon arrivée. 

L’espace d’un court instant, la peur m’avait submergée. Je fus surpris de constater qu’il soit autant effrayé que moi. Une grosse veine était apparue sur sa tempe droite. De là où j’étais, je voyais son sang pulser. Il peinait à reprendre une respiration normale. Quant à l’infirmier, il avait à peine sourcillé et était resté dans son coin, assis tranquillement. Il s’aperçut que je le fixais et se sentit dans l’obligation de fournir une explication. Il me dit que les changements de personnalité se produisaient d’un coup, sans prévenir, et que Klein était attaché pour cette raison. Il ne fallait pas que je m’inquiète, ajouta-t-il. À voir ses yeux moqueurs, je compris que ma frayeur l’amusait. 

Quelques instants furent nécessaires pour retrouver le fil de mes idées. Je les employais à ranger mes affaires.

Une nouvelle crise se déclencha alors. À une différence près : il me fixa droit dans les yeux. Comme la fois précédente, il aboya de la même voix qui n’était pas la sienne : « L’autre. Meurtrier. Meurtrier. Le tableau. Fait nuit. Fait chaud. » Je me levais d’un bond et quittais précipitamment la salle, sans prêter attention au médecin qui s’approchait pour me saluer. Je regagnai presque en courant la sortie. J’entendais encore le mot « meurtrier » sans savoir si Klein criait ou s’il s’agissait d’un effet acoustique dû à la peur.

#

Cet entretien m’avait secoué. Les derniers mots qu’ils avaient proférés m’obsédèrent toute la soirée et m’empêchèrent de trouver le sommeil. Leur sens m’échappait. Pourtant, ils disaient quelque chose. 

Cinq heures du matin approchaient et je n’avais toujours pas fermé l’œil, hanté par ces paroles qui me revenaient sans cesse en tête, comme une chanson à la mode entendue trop souvent à la radio. Je me décidais à avaler un somnifère. 

Six heures plus tard, le réveil me tirait hors du lit avec une sacrée gueule de bois. C’est là tout le problème avec ces pilules : quand on se couche, on dort sans rêve, et quand on se lève, on rêve de se recoucher.

Les mots de la veille me revinrent. Une idée complètement folle me traversa l’esprit. J’avais lu que le peintre souffrait d’un trouble de la personnalité multiple. Le plus clair de son temps, il était l’artiste un peu dérangé, un brin familier, pas méchant pour un sou. Le reste du temps, une seconde personnalité prenait possession de son corps. Ce double était une énigme : aucun rapport psychiatrique ne mentionnait son âge ou son nom. Cette personnalité était d’une violence inouïe à l’égard de celui qu’elle appelait « l’autre ». Elle le haïssait. Ce terme, « l’autre », revenait dans toutes les notes, était prononcé dans toutes les bandes vidéos sur lesquelles j’avais pu mettre la main. De toute évidence, le mot « l’autre » désignait l’artiste. Quant au double énigmatique, si la personnalité principale en était le meurtrier, ainsi qu’il l’avait hurlé pendant de sa seconde crise, alors il ne pouvait s’agir que de… non, ce n’était pas possible, ça paraissait trop incroyable que personne ne s’en soit rendu compte jusqu’alors. Quelqu’un avait-il seulement essayer de l’écouter?

Je me disais que je basculais à mon tour dans la folie. Mais c’était la seule piste que j’avais. Je sortis l’ordinateur de sa housse et après une rapide recherche, je trouvais une vidéo dans laquelle Hifu Tarunda prenait la parole. La cinquantaine avancée, la moustache fine et le verbe acéré, le gérant de la galerie était charismatique. Un peu le père qui m’a manqué : brillant, courtois et élégant. Il faisait encore son effet sur les femmes à en voir les regards insistants de la journaliste qui l’interviewait. 

Ce que je pensais avoir découvert paraissait improbable tellement c’était énorme. Je devais en avoir le cœur net. 

Je me souvins que le médecin m’avait envoyé une vidéo avant de rencontrer Klein. Il m’avait dit que ça me donnerait une idée des crises qui affectaient son patient. Il avait ajouté que la réalité lui semblait moins effrayante. Aurais-je dû le croire

L’enregistrement était là où je l’avais laissé. Je montais le son et j’écoutais avec la plus grande attention : malgré la manière raffinée de parler de Tarunda, il n’y avait nul besoin d’un logiciel d’analyse pour se rendre compte que les deux voix étaient similaires en tout point. Que ce soit le timbre, l’intonation ou le rythme, c’était bien Tarunda qui s’exprimait par la bouche de l’artiste. C’en était presque effrayant. Un processus psychologique devait certainement expliquer ça. Ce qui m’étonnait le plus, c’était que personne ne l’eut remarqué jusqu’à présent, du moins à ce que j’en savais. Cette découverte n’apportait aucune lumière sur l’affaire, mais j’avais trouvé une piste qu’il me devait suivre désormais.

Je stoppais cet enregistrement et relançais celui de l’interview que j’avais déniché sur le web. Il me fallut quelques instants pour reconnaître les murs du musée d’histoire antique de Marseille. J’écoutais quelque peu le galeriste et notais l’intérêt qu’il portait à la christianisation du sud de la France au début de notre ère. « Rien ne devait être négligé, aussi négligeable que ça puisse paraître », aimait nous répéter Sélesse, le professeur de criminologie que j’avais eu en dernière année de fac.

Il fallait absolument que j’en apprenne plus sur ce type qui me paraissait de plus en plus insaisissable. Bien que ça ne me plût guère, il restait une chose à faire que la déontologie m’avait interdite jusqu’alors : visiter en catimini sa galerie sur Paris, qui lui servait aussi de bureau pour toutes ses activités, comme je l’avais lu quelque part. Je ne voyais pas quoi faire d’autre : j’avais visionné, consulté et écouté tout ce qui m’était tombé sous la main. 

Cependant, cette idée de jouer au cambrioleur ne me disait rien qui vaille. La déontologie, j’en faisais mon affaire. Etre pris en flagrant délit me semblait plus gênant : je pourrais oublier ma carte de presse, c’était certain. Ça me rendait nerveux. Je n’y pouvais rien, c’est comme ça les premières fois. Après, l’habitude s’enracine. Forcer la porte était le moindre de mes soucis. Durant mon adolescence, j’avais fréquenté des individus plus âgés que ma mère n’appréciait guère. L’un d’eux m’avait tout enseigné de l’art du crochetage. Bien que doué, je n’avais jamais mis à profit cette connaissance, sauf pour tirer d’un mauvais pas ma mère qui avait oublié ses clés à l’intérieur de la maison. Depuis ce jour, elle n’a plus jamais fait de commentaires sur mes fréquentations. Non, le problème n’était pas la serrure, c’était les impondérables qui ne manqueraient pas de survenir face auxquels on est à tous les coups démuni.

C’était décidé. Si je ne le faisais pas, je m’en voudrais longtemps. Je réservais un billet pour Paris. Le train quittait le quai vers les quatre heures de l’après-midi et le retour se ferait le lendemain en tout début de matinée. Ça me laisserait suffisamment de temps pour préparer l’interview de Maître Ladereau, l’avocat de Tarunda, avec lequel j’avais rendez-vous en fin de journée.

Tout en fumant une cigarette, j’écrivais un mot à Stéphanie dans lequel je lui expliquais que le journal m’avait confié un dossier qui nécessitait de monter à Paris. Elle n’était toujours pas au courant du couperet que j’avais au-dessus de la tête. J’avais peur de lui dire la vérité. Je risquais gros sur tous plans. Si je ne trouvais rien, si mon article n’avait aucun succès, je perdrais ma femme, mon enfant et mon emploi. 

La journée avait été fructueuse, je croisais les doigts pour continuer la soirée sur la même lancée.

#

J’arrivais à la gare de Lyon peu avant vingt heures. Il pleuvait à verse et il faisait froid pour la saison. Je m’engouffrais dans le métro en direction du quartier du Marais et, quelques minutes plus tard, j’en sortais pour remonter la rue Vieille du Temple jusqu’à l’adresse que j’avais soigneusement notée sur ma paume. 

Malgré la pluie incessante, de rares touristes battaient le pavé, serrés sous leur parapluie. 

Je tremblais comme une feuille. Ce n’était pas le froid. J’avais les mains moites. C’était la peur. Je m’y étais attendu : le plus difficile était de trouver le courage de passer à l’acte. 

On accédait à la galerie par une cour intérieure. L’entrée était dissimulée des regards aériens par des noyers qui n’étaient pas encore taillés. J’avançais dans l’obscurité et crochetais la serrure avec facilité.

La porte s’ouvrit sur un jeu d’ombres chinoises fantastiques, éclairé en arrière-plan par la faible lueur des lampadaires qui se réfléchissait sur la paroi du fond. Là où je pensais découvrir un Centre Beaubourg en plus petit, ce fut un formidable bric-à-brac qui s’offrit à ma vue. Malgré la pénombre, je devinais la couleur blanche des murs. C’était le seul point en commun entre le musée et la galerie. Pour le reste, c’était un fatras d’objets aux formes étranges et variées.

J’ouvrais mon sac et replaçai la trousse de crochets utilisés pour forcer la serrure. La lampe torche ne s’y trouvait pas en dépit de mes recherches. Puis, ça me revint d’un coup. Le filtre rouge s’était désolidarisé du réflecteur. J’avais tenté de le fixer pendant que le train entrait en gare de Paris. Je l’aurais oubliée sur le siège alors que je me précipitais vers la sortie? C’est probablement ce qui avait dû se produire.

La lumière provenant des lampadaires devrait me suffire. Heureusement, il n’y avait d’arrière-salle, car aucune porte ne se découpait sur les murs. Tant mieux. La tâche n’en serait que plus simple.

Alors que je m’avançais vers le fond de la pièce, les contours d’un bureau se dessinèrent dans la nuit. En m’engageant dans les allées, des objets de prime abord inconnus se désolidarisaient les uns des autres et retrouvaient leur forme et leur fonction. De ce côté-là, de nombreuses statues représentant le christ, la vierge ou des saints à l’identité indéterminée s’enlaçaient au hasard des gestes qui les avaient déposés. Ici, c’étaient des piles de livres qui servaient de colonnes sur lesquelles on était venu mettre des objets de culte que je reconnaissais pour avoir été initié au culte lors d’enterrements. Enfin, quelques œuvres contemporaines, dont le thème m’échappait, complétaient le tableau.

Au fur et à mesure de mon cheminement vers le bureau, mes gestes devenaient de plus en plus assurés. Ne regardant plus où je posais les pieds, mes jambes rencontrèrent un obstacle qui me fit trébucher. J’évitais de tomber de tout mon long grâce à une statue à laquelle je me rattrapais par réflexe. Malgré cela, mon mouvement brusque avait entraîné la chute d’un encensoir qui vint rouler sur le sol en faisant basculer une pile de livres. 

Le vacarme causé fut énorme et me fit craindre le pire. Je restais plusieurs minutes sans oser bouger, m’attendant à tout instant à l’arrivée d’un résident de l’immeuble, alerté par le bruit. Pendant tout le temps que j’étais figé, je scrutais l’objet par lequel tout était arrivé. Il s’agissait d’un crucifix de bonnes dimensions, qui avait été déposé avec négligence en travers du passage. 

Je repris mon déplacement en faisant cette fois-ci très attention à l’endroit où je posais mes pieds. 

Peu à peu, mes yeux s’habituaient à l’obscurité. Le bureau était une table de couvent longue et étroite aux pieds massifs. Taillé dans un vieux bois, son plateau était recouvert de brochures, de documents, de livres, de feuilles, de manuscrits, de parchemins, de crayons, de feutres, de stylos. Seul un mince espace libre était dégagé, pour y poser un cahier ou un ordinateur portable, peut-être. 

Au milieu de ce fourbi, un objet attira mon attention, je n’aurais su en dire la raison. Une bible imposante reposait sur un chevalet qui supportait à peine son poids. Le livre était très ancien à en juger par sa reliure en cuir très usée qui avait été autrefois luxueuse. J’eus envie de la caresser tant son aspect paraissait doux et soyeux. En passant mes doigts sur la tranche, je sentis une irrégularité. C’était une photo des années soixante, identifiable à la saturation caractéristique des bains couleur de cette époque. Deux séminaristes posaient devant la basilique Saint-Victor à Marseille. Bien que Tarunda avait pris quarante années depuis cette prise de vue, je le reconnus de suite. J’ignorais ce pan de son existence. Aucune de mes lectures ne le mentionnait, comme s’il s’agissait d’un secret prudemment dissimulé. J’en déduisis qu’il avait renoncé à devenir prêtre pour suivre le chemin plus matériel d’un marchand d’art. Quant à l’autre personne, je ne l’identifiais pas. Je pris la photo et la déposa dans mon sac.

Poursuivant la fouille visuelle des abords immédiats de l’étroite zone de travail aménagé au milieu de ce fatras, mes yeux s’arrêtèrent à la lecture du nom de Marseille qui figurait sur un dossier. J’y trouvais à l’intérieur un compromis de vente pour un bien situé au vallon des Auffes, un vieux port de pêche bien connu des Marseillais. Quelle fut ma surprise lorsque je découvris que le propriétaire de cette maison n’était autre que Tomas Klein, le présumé assassin du galeriste? Rien de mon dossier ne concernait cette vente qui était passée sous le nez des enquêteurs.  

Et moi qui croyais l’artiste sans le sou. Posséder ne serait-ce qu’un cabanon dans cette calanque eût fait de lui un bon parti. Dans ce petit port pittoresque à deux pas du centre-ville de Marseille, les biens étaient particulièrement recherchés par une clientèle huppée. En parcourant le document, mes yeux s’arrêtèrent sur le prix de cession. Il était incroyablement bas. Était-il possible que Klein soit à ce point déconnecté de la vie pour ne pas connaître la valeur réelle de cette propriété? Ou y avait-il autre chose?

Je remarquais également que le compromis avait été signé la veille de la disparition de Tarunda. La signature était celle de son avocat, Maître Ladereau, à qui il avait sans doute donné procuration. Il fallait que je le voie ce zèbre, son nom revenait trop souvent. Je rangeais précieusement dans mon sac ma découverte, à côté de la photo de Tarunda et de son mystérieux compagnon. 

Pour l’heure, j’étais incapable de reconstituer le schéma de cette affaire. Une chose me semblait claire toutefois : elle était bien plus complexe que ce à quoi concluait le juge d’instruction. Il y avait trop de coïncidences, plus que ma raison ne pouvait l’admettre. 

J’étais néanmoins satisfait : la pêche avait été bonne. Je savais que Tarunda avait été séminariste, et que les rites chrétiens l’avaient hanté jusqu’à sa disparition. J’avais aussi appris l’existence de cette propriété aux Auffes, et le rôle de cet avocat qui me paraissait central, bien que je ne le comprisse pas encore.

Je quittais la galerie en prenant soin de refermer la porte derrière moi de sorte que personne ne puisse se rendre compte qu’elle avait été visitée. Ainsi, la source de mes trouvailles resterait inconnue. 

L’angoisse, générée par cette opération parfaitement illégale, m’avait mis sur les genoux. Je me faufilais dans la nuit vers la chambre d’hôtel que j’avais réservée à côté des Halles.

#

Le lendemain, de retour à Marseille, je passai la journée à tenter d’assembler les pièces de ce puzzle. La tâche me paraissait insurmontable tant les résultats de mon enquête obscurcissaient plus la scène qu’elles ne l’éclairaient.

Je n’arrivais plus à réfléchir. J’avais le moral au plus bas. Ma tête était pleine des mensonges que j’accumulais envers Stéphanie. La perte imminente de mon emploi avait une grande part de responsabilité sur mon état mental, car il ne restait plus que deux semaines pour rendre un papier que je n’avais pas encore commencé, faute de matériel. 

À chaque événement important qui ponctue l’existence, je me disais : « au pire, je perds tout, mais pas la vie ». Plus jeune, cette incantation produisait un effet positif sur moi. En vieillissant, j’avais appris à mes dépens que l’on peut perdre beaucoup, sans pour autant perdre la vie. Je me l’étais si souvent répétée cette phrase, qu’elle était devenue avec le temps à l’image de l’ami d’enfance que l’on aime revoir, sans plus savoir pourquoi, sinon pour le réconfort que sa présence procure. 

Tout d’un coup, le rendez-vous pris avec l’avocat me revint en mémoire. L’heure avait tourné sans que j’en eusse conscience, tout accaparé que j’étais par les questions qui me tiraillaient. Il me restait peu de temps si je voulais être à l’heure. Parcourant du regard mon bureau à la recherche des copies du compromis et de la photo que j’avais faites à la gare le matin à mon retour de Paris, je ne les trouvais pas. J’attrapai les originaux et quittai l’appartement avec précipitation.  

J’arrivais au cabinet de Maître Ladereau avec dix minutes de retard. L’immeuble était de ces vieilles constructions bourgeoises bâties en un temps où les ascenseurs n’existaient pas et dont les parties communes n’avaient jamais fait l’objet d’une modernisation. C’était tout essoufflé que je me présentais devant la porte au terme d’une longue ascension de cinq étages. Je marquais une pause pour reprendre ma respiration, puis sonnais et entrais ainsi qu’un écriteau l’indiquait. Il n’y avait personne à l’accueil. J’entendis le bruit d’une photocopieuse provenant d’une petite pièce. A l’instant où j’ouvrais la bouche pour appeler, une femme, la cinquantaine passée, l’air peu amène, en sortit et sans un mot s’assit derrière la table. Je me présentais et lui disait que j’avais rendez-vous avec Maître Ladereau. Elle me répondit que j’avais du retard et me demanda de patienter en me désignant une chaise. 

Quand le personnage apparut sur le seuil de la porte, je restai bouche bée. Si les années avaient alourdi sa silhouette, son visage avait conservé son caractère bonhomme. Cela ne faisait aucun doute. Celui qui se dressait devant moi était le même qui posait à côté de Tarunda sur la photo trouvée la veille. Ainsi, Ladereau et Tarunda se connaissaient depuis longtemps. Et ils avaient ceci en commun qu’ils avaient été séminaristes et qu’ils avaient renoncé à prononcer leurs vœux. Je venais de faire une découverte importante. Mon sourire triomphant mit mal à l’aise l’avocat qui m’invita à le suivre par un grognement.

La pièce dégageait une odeur de tabac froid. J’eus envie de fumer une cigarette. Ça m’aurait donné la contenance dont je manquais, étant peu rassuré sur la tournure qu’allait prendre la discussion. 

Prenant place sur la chaise qu’il me tendait, j’observai son visage. Ses traits rassurants, de bon père de famille comme on dit, n’étaient probablement pas étrangers à la réussite sociale qu’il affichait ostensiblement. Bien en vu sur son bureau, un cadre contenait une photographie récente où on l’apercevait entouré d’une femme et de ses deux filles présumées devant une maison luxueuse.  

Sur son front, la sueur ruisselait alors que la température de la pièce était assez fraîche. Il gesticulait sur son fauteuil comme s’il ne parvenait pas à trouver une position qui lui convint et jetait des regards inquiets dans toutes les directions. Sans aucun doute possible, il était dans un état de nerf critique et il lui en faudrait peu pour s’effondrer, à ce que je pouvais en juger. Il se décida à prendre la parole.

« Monsieur Poilroux, je vous écoute, je suis tout à vous.

— Je suis journaliste. Je fais actuellement une enquête sur l’affaire Tarunda et…

— Est-ce une plaisanterie? Lors de la prise de rendez-vous, vous n’avez nullement mentionné cela. Je pensais recevoir un client, ce qui n’est manifestement pas le cas. Je n’ai rien à vous dire et je vous demande de partir. »

Pour être sûr qu’il accepte de me voir, j’avais omis de préciser à sa secrétaire le véritable motif de ma venue. Qui eût cru qu’il me reçut aussi vertement? Je ne tirerais rien de cet animal. Sur un coup de tête, je sortis le compromis et la photo de mon sac et les lui agitai sous le nez en déclarant :

 « Vous n’imaginez pas ce qu’on peut trouver quand on est un peu curieux.

— Où avez-vous eu cela? Donnez-moi ces documents. Le vol est un délit pénal.

— Vous me menacez

— Je pourrais les prendre de force.

— Essayez pour voir. »

Je crus un instant qu’il allait se lever, mais il n’en fit rien. 

« On peut s’arranger si vous voulez, lui dis-je.

— Que proposez-vous?

— Ce n’est pas à vous que je m’intéresse, c’est à Tarunda. Dites-moi tout ce que vous savez sur cette affaire et la photo et le compromis sont à vous. Et quel que soit le rôle que vous avez joué, je me tairais.

— Qu’est-ce qui me prouve que vous le respecterez votre engagement?

— Rien.

— Vous ne savez pas où vous mettez les pieds. »

Pour le convaincre d’accepter ma proposition, je fis pivoter dans sa direction le cadre où on le voyait avec ses filles. 

« Vous avez pensé à elles? À leur avenir, si papa fait de la prison?

— J’y pense constamment, figurez-vous. 

— Alors? Que décidez-vous?

— Vous vous attaquez à quelque chose de bien plus grand que le petit journaliste que vous êtes. Il y a des forces dans cet univers, qui nous sont inconnues et qui nous dépassent.

— Très joli. Je peux en prendre note, lui demandai-je sur un ton sarcastique?

— Je vous aurais prévenu. »

La discussion qui suivit fut sans aucun doute la plus effarante que j’avais eue à ce jour. 

« Nous étions tous les deux séminaristes, mais nous ne nous fréquentions pas. C’est la découverte de notre passion commune pour l’archéologie qui nous a rapprochés. Chaque été, depuis 1967, on participait à des fouilles sur Marseille. On a fait deux étés consécutifs sur le site du port antique, découvert lors de la construction du centre Bourse. Et puis en 72, quand on débutait notre dernière année de séminaire, on est parti sur le chantier de la basilique Saint-Victor. Un jour, Tarunda a trouvé une jarre hermétique qui contenait des rouleaux de parchemin. Il allait nous en prévenir quand un détail attira son attention. Il se tut et dissimula sa découverte. Le soir, il vint me voir et me montra sa trouvaille. D’abord surpris par son geste, puis furieux du vol commis, je lui demandais de se retirer de ma chambre. Il insista, car je lisais le grec antique bien mieux que lui. Me montrant le poisson stylisé qui avait attiré son attention, il m’expliqua que ce symbole désignait le Christ aux premiers temps du christianisme. Sous ce poisson, il était écrit en grec “le corps du Christ”. Ce que je lus alors me frappa d’étonnement. Le texte faisait mention d’une crypte qui aurait été bâtie autour d’une grotte dans laquelle Marie-Madeleine aurait dissimulé un coffre contenant le plus inestimable des trésors : le “corps du Christ”. Le texte ne donnait pas la localisation précise. Seul le nom de Marseille était mentionné. Ce qui est plutôt vague, vous en conviendrez. »

 Bien que cette histoire fut fort excitante, je le coupais en lui demandant quel rapport il y avait entre cette découverte et Klein. Il me répondit d’un air méprisant :

« Si vous ne m’interrompez plus, vous finirez par le savoir. Où en étais-je? Ah oui! D’après la tradition chrétienne, le “corps du Christ” est le symbole de la vie éternelle. Pour Tarunda, ce n’était pas qu’une image. Il était convaincu que le coffre contenait ni plus ni moins que le pouvoir de la vie éternelle sur Terre. Je me demandais comment un homme sensé comme il l’était pouvait s’être mis en tête de telles absurdités. Cela devint pour lui une obsession. Il me demanda de me taire sur sa découverte, avec une violence que je ne lui connaissais pas, et qui m’effraya à un point tel que j’ai gardé le silence toutes ces années. Vous êtes la première personne à qui j’en parle, je ne sais pas pourquoi. Peut-être le besoin de me confesser? C’est cette idée fixe qui conduisit Tarunda à quitter le séminaire et à vouer sa vie à la recherche de la grotte. Je fis de même quelques semaines plus tard, car je venais de rencontrer ma première femme. »

Il retourna le cadre et, en désignant la femme, me précisa que c’était son troisième mariage. Il reprit :

« Pendant quarante années, Tarunda a recherché sans relâche, par tous les moyens, la localisation de la grotte. Il n’hésita pas à faire pression lorsque cela s’avérait nécessaire, à s’approprier le bien d’autrui quand toutes les autres possibilités avaient été explorées. Il tricha, mentit et frauda autant de fois qu’il le fallut. Enfin, il damna son âme plusieurs fois, tout en espérant n’avoir jamais à rembourser cette hypothèque. Pendant tout ce temps, je m’occupais de la gestion de ses biens. Il avait hérité d’une fortune d’un lointain parent, qui m’était inconnu. Cela lui permit de financer ses recherches sans trop avoir à se soucier des contingences matérielles. Quand il localisa la grotte, il y a six mois, au vallon des Auffes, il ne lui restait plus qu’à prendre possession de la maison qui s’était construite au-dessus.

— J’ai compris. Enfin, ce que je veux dire, c’est que je comprends son intérêt pour la propriété de Klein. Ce qui m’échappe par contre, c’est la raison de toutes ces manœuvres tortueuses pour s’en emparer. Pourquoi il ne lui a tout simplement pas proposé de l’acheter?

— Quand il a voulu acquérir la propriété, il a agi avec prudence. Il a envoyé un de ses intermédiaires à Klein, lequel a refusé de la lui céder. Alors Tarunda a conçu le projet de ruiner l’artiste pour qu’il n’ait d’autre choix que vendre son bien pour payer ses créances.

— Le contrat dont parle Klein existe en définitive, n’est-ce pas?

— Il a existé, il serait plus juste de dire. Les trois exemplaires ont été détruits. Tarunda et moi en possédions deux, et Klein, le troisième. 

— Et les deux fameuses clauses dont il n’a cessé de parler, elles y étaient ou pas dans ce contrat?

— Oui, elles y figuraient. Une de ces clauses lui donnait dix jours pour vendre au moins une œuvre. Passé ce délai, il devrait payer un loyer exorbitant. Une autre l’obligeait à couvrir ses œuvres d’une assurance contre le vol. »

Dans quel bourbier s’était mis le peintre? Les deux anciens séminaristes l’avaient convaincu de signer un contrat douteux, sans quoi, soi-disant, l’exposition n’aurait pas lieu. En jouant de ses relations, et probablement en usant de basses manœuvres, Tarunda avait fait en sorte qu’il soit persona non grata chez toutes les galeries parisiennes. Il fut le seul à accepter ses œuvres, et en dépit de ce contrat « contraignant », il accepta. Il ne prit pas d’assurance, ne pouvant se le permettre pour des raisons financières. Et de toute évidence, Tarunda omit de lui demander une attestation. Quelques jours plus tard, la galerie était cambriolée, et son atelier vidé : la totalité de ses œuvres, qui représentait sa principale richesse, avait disparu. 

Comment les enquêteurs avaient-ils pu être négligents au point de n’y voir que le fruit du hasard? Plus étrange encore, comment était-il possible qu’ils n’aient pas su que Klein fût propriétaire d’un bien aux Auffes qu’il venait de céder à Tarunda? Je posais la question à l’avocat qui me répondit ne pas le savoir, et qu’il s’était abstenu de le leur mentionner, compte tenu du rôle équivoque qu’il avait tenu dans cette transaction. Cette enquête avait été trop bâclée pour ça paraisse vrai. Peu à peu naissait en moi l’idée selon laquelle l’ancien séminariste s’était créé un réseau aux innombrables ramifications.

« C’est vous qui avez commis les vols?

— Monsieur, je suis avocat, je rédige des contrats.

— Je dis ça, parce que c’est un sacré hasard ces deux vols. Je pensais que vous étiez au courant de toutes les magouilles de Tarunda?

— Je ne saurais vous dire si c’est lui ou non qui est à l’origine des vols. Il ne m’a jamais mis dans la confidence. Je sais seulement qu’il confiait les basses besognes à deux brutes illettrées des quartiers nord.

— Ça fait un peu cliché d’associer l’illettrisme et les quartiers nord, vous ne trouvez pas?

— Non, pas dans le cas de ces deux sinistres personnages. Un jour, l’un d’eux est venu me demander de relire un courrier qu’il avait rédigé et qui était destiné à l’administration fiscale, il me semble. Le nombre de fautes, et les formes inattendues qu’elles prenaient dépassaient de loin ce que mon imagination pouvait concevoir. Cela, et le fait que je ne sois pas écrivain public m’avaient amené à gentiment l’éconduire. Ce qui lui déplut fortement. Un peu brusqué, pour ne pas dire violenté, j’avais finalement opté pour la réécriture de son torchon, ce qui fut un gain de temps considérable par rapport à une correction.

— Il y a encore une chose qui me tracasse : qu’est-ce qu’a fait Tarunda entre le moment où le compromis a été signé et sa disparition?

— Il est arrivé le jour même de la signature, qui s’était faite le matin. C’est moi qui avais signé : j’avais sa procuration. Il avait exigé de disposer des clés immédiatement. Il en a pris une des deux. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Maintenant, vous savez tout ce que je sais. »

Ses révélations étaient fascinantes, et j’en oubliais presque Stéphanie et l’article. 

« Vous avez le double des clés si j’ai bien compris. Je les veux.

— Ne vous mêlez plus de cette folie. Fuyez tant que vous le pouvez. 

— Qu’est-ce qui vous fait peur comme ça? Depuis que je suis arrivé, je le vois bien, vous êtes terrifié. Ce n’est quand même pas moi qui vous fais cet effet, lui dis-je en ricanant?

— Je ne sais pas, je ne sais pas ce qu’il a trouvé là-bas, mais… parfois, j’ai l’impression que l’on me souffle sur la nuque et quand je me retourne il n’y a personne. D’autre fois, je sens un contact sur le bras et quand je regarde, je ne vois rien. Je n’ose plus rentrer chez moi, j’ai trop peur pour ma famille. Quoi que vous trouviez, faites très attention, soyez très vigilant. »

Cette affaire s’engageait sur une voie imprévisible, et l’idée de prendre mes jambes à mon cou m’avait traversé l’esprit. Mais j’étais dévoré par la curiosité. Et je ressentais le devoir d’innocenter ce pauvre Klein. 

Nous procédâmes à l’échange. Il eut sa photo et son compromis. Et moi, ma clé et ma curiosité.

#

Quand il m’avait donné la clé, l’idée de visiter l’appartement m’avait paru brillante. Je n’en étais plus aussi sûr désormais. Plus j’avançais sur la Canebière, plus cette idée perdait de son éclat. Au croisement avec le cours Belsunce, elle semblait terne comme un jour de pluie. Lorsque je parvenais à hauteur de l’église des Réformés, elle avait quitté mes pensées. Tout avouer à Stéphanie devint ma principale préoccupation, puis une nécessité. Je décidais de rentrer et de lui parler. 

J’arrivais chez moi sur les coups de dix-huit heures. Elle était déjà là. Lorsqu’elle me vit, elle comprit que quelque chose n’allait pas. Je lui dis ce qu’il ne faut jamais dire : « Je dois te parler. » Elle crut que je l’avais trompée. Je lui avouais la vérité, en prenant soin de dissimuler le caractère ésotérique des recherches de Tarunda. Mon rôle fut embelli, en cachant les manœuvres qui me permirent d’extorquer la clé à l’avocat.

« Tu sais tout. Je suis désolé de ne pas t’en avoir parlé plus tôt.

— J’avais à nouveau confiance en toi. Quand tu m’as trompé avec cette femme, tu avais promis de ne plus me mentir.

— Pardonne-moi. J’avais tellement peur pour nous, pour notre bébé. »

Je lui demandai si elle avait l’intention de me quitter. « Si les femmes quittaient les hommes à chacun de leurs mensonges, les couples seraient en voie de disparition », me répondit-elle. Je pleurai doucement. Elle me caressa le visage et m’embrassa. Nos lèvres se pressèrent avec avidité, et le goût salé des larmes excita mon désir pour elle. Nous fîmes l’amour avec une ardeur animée par la perspective de la séparation un instant envisagée.

Vers la fin de la nuit, je me levais après avoir écouté sa respiration lente et régulière pour m’assurer qu’elle dormait profondément. M’habillant dans le plus grand silence, je glissais sur les escaliers avant de m’évanouir dans la ville. Au travers de la poche du pantalon, je sentais la clé, lourde et faite d’un vieil acier rouillé. Elle paraissait brûlante malgré l’épaisseur du tissu. Qu’allais-je découvrir en ces lieux

J’étais guidé par l’intuition que mon enquête était sur le point d’aboutir. Je ne comprenais pas les raisons qu’avait Tarunda de se cacher, mais j’étais convaincu que j’allais le démasquer d’ici peu. Et bien que les paroles de l’avocat m’aient effrayé, je pensais être suffisamment rationnel pour ne pas succomber à la peur.

Peu avant cinq heures du matin, le vallon des Auffes était envahi du vacarme du ressac. Les fenêtres sombres trahissaient une présence humaine encore assoupie. Malgré le labyrinthe des ruelles étroites et sinueuses, propres aux villages de pêcheurs, je trouvais facilement la maison. 

La clé tourna aisément dans la serrure monumentale. Pendant un instant, je contemplai avant d’entrer la porte qui paraissait celle d’un temple, tant sa richesse tranchait avec le dénuement et la simplicité des murs qui l’encadraient. Dès que je franchis le seuil, un frisson me parcourut l’échine. Mécaniquement, je me retournai et sentis un déplacement d’air froid à la limite du perceptible. Les mots de l’avocat me revirent, lorsque sur la fin de notre discussion, il me fit part de ce souffle qu’il ressentait souvent dans le dos, sans que rien l’expliquât.

C’était un ancien cabanon, qui avait grandi de manière anarchique, au gré d’ajouts successifs de murs et de toiture hétéroclites. La demeure qu’elle était devenue était tentaculaire. Elle ne possédait aucune structure logique. On accédait d’une pièce à la suivante en empruntant des couloirs parfois rectilignes, parfois courbes. Dans d’autres cas, il fallait s’engager dans des escaliers en colimaçon. Je m’en souviens d’un en particulier qui n’avait pas plus de six ou sept marches, conduisant à une sorte d’étage intermédiaire. Les salles étaient étroites, minuscules ou tout en longueur.

Une forte odeur d’humidité y régnait. Du salpêtre avait cristallisé sur les murs en une épaisse couche de fibres blanches. La maison paraissait insalubre et n’avait probablement pas été habitée depuis fort longtemps. Le mobilier avait disparu de longue date. Seules témoins d’une occupation humaines, de vieilles chaises à l’assise de paille enfoncée gisaient çà et là.

Le souffle froid persistait, et la sensation d’être observé constamment me portait sur les nerfs. 

Après un temps indéterminé durant lequel j’errais dans cette bâtisse à l’architecture complexe, je parvenais dans une antique cave dont un des murs avait été défoncé récemment. Une masse de mineur était présente sur le sol, laissée telle quelle par son propriétaire empressé. En m’approchant de l’ouverture, je compris que le souffle, que je ressentais par moments, en provenait. Comment était-ce possible, me demandais-je, de plus en plus sous l’influence de l’atmosphère étrange qui régnait dans cette maison? Le trou béant donnait sur un tunnel, creusé dans une roche calcaire blanche, qui descendait dans les ténèbres. Ce passage avait été aménagé il y a des siècles à en juger par l’épaisseur de la couche de crasse qui en recouvrait les parois. L’obscurité y était totale. Mes mains tremblaient de nervosité et mes doigts, que j’avais les pires difficultés à contrôler, serraient à grand-peine la lampe torche dont je m’étais armée pour pointer le fond du gouffre. Je découvris un espace circulaire noyé dans le noir à peine à cinq mètres de là où je me tenais.

Mon corps fut parcouru d’un léger frémissement à l’idée de descendre dans cette obscurité. Un filet de sueur glacée me coula dans le dos. Je n’avais qu’une envie, c’était de fuir et d’oublier la folie qui m’avait prise de venir ici. Ce fut avec les plus grands efforts de volonté que je parvins à recouvrer un minimum de maîtrise de moi. Malgré ça, mon appréhension restait vive. Sans plus réfléchir, je décidais de descendre. À mon passage, des toiles d’araignées se collaient sur mon visage comme des masques visqueux qui m’étouffaient, mes mains s’agrippaient aux parois, qui semblaient par endroits recouvertes d’une substance tiède et légèrement poisseuse, dont je ne parvenais pas à déterminer la nature. Presque à bout de souffle et choqué par la traversée du tunnel, j’arrivais enfin dans la grotte, incapable de réfréner l’effroi soudain qui s’était emparé de moi.

Tassée sur elle-même, la cavité faisait quatre mètres de diamètre tout au plus. L’humidité ambiante y était si élevée que j’eus l’impression que l’air devait être mâché avant d’être inspiré. Suffocant à la forte odeur de charogne qui emplissait l’espace, je m’efforçais de respirer par la bouche pour ne pas avoir à la sentir. 

À partir de cet instant, je ne me souviens plus exactement des événements qui se déroulèrent cette nuit. 

J’ai gardé en mémoire le moment désagréable où je braquais la torche en direction du sol. J’y découvrais des flaques d’un liquide foncé, sur lequel la lumière se réfléchissait, et qui s’avéra être du sang encore frais. Puis, je dirigeai la lampe vers le fond de la grotte qui était resté jusqu’alors dans le noir le plus total. 

Dans le faisceau lumineux, à peine à trois mètres de la position où je me tenais, apparut un lourd chevalet de peintre sur lequel était fixé ce que je pris tout d’abord pour une toile. Celle-ci était de petites dimensions et paraissait recouverte de motifs singuliers qui m’étaient inconnus. Son aspect me rebuta immédiatement. Je pouvais faire demi-tour, il en était toujours temps. Si je poursuivais ma quête, je craignais de faire une découverte morbide qui ferait subir à mon esprit, encore sain à cet instant, des dégâts irréparables. Mais une curiosité maladive m’animait, et je fis plusieurs pas dans la direction de l’infâme trouvaille. Ce que je vis me perdit. 

Il me reste le souvenir de cette toile qui était en fait un patchwork de peau humaine, chaude et humide, suintante et pleine de vie. Les quelques poils que je discernais étaient mêlés les uns aux autres par un sang épais pas tout à fait coagulé. La peau était vivante

La lampe m’échappa des mains tant mes tremblements étaient devenus violents. Un réflexe reptilien me fit reculer brusquement. Les yeux écarquillés d’horreur devant cette vision, mes jambes se dérobèrent, et je me retrouvai étalé sur le sol, baignant dans une immonde mare de sang. Incapable de me redresser, car toute force m’avait quittée, je restai quelques instants à quatre pattes, vomissant toutes mes tripes. 

Agissant au plus vite de mes capacités réduites, je tâtonnais dans le noir pour trouver la lampe qui s’était éteinte en tombant. Quand enfin mes doigts se posèrent sur un cylindre métallique et froid, je m’en saisissais avec avidité et je m’empressais de l’allumer. Je balayai la grotte de gauche à droite avec le faisceau lumineux, et la découverte que je craignais tant de faire apparut sous la forme d’un amas de chair carbonisé. 

Une nouvelle fois, je rendis jusqu’à ce que l’amertume de la bile m’arrête.

À côté des restes gisait un coffre entrouvert dont les quatre flancs étaient recouverts de lettres grecques et du poisson stylisé qui représentait le Christ aux premiers temps du christianisme. Son antiquité ne faisait aucun doute, car le bois dont il était fait était arrondi sur les angles comme les pavés d’une route très ancienne le sont.

Peu à peu, je retrouvais mes facultés de raisonnement. Dans la grotte, le galeriste avait trouvé le secret de la vie éternelle, sous une forme qui resterait à jamais inconnue, et s’était empressé de se l’appliquer à lui-même. Sur ces entrefaites, Klein l’avait rejoint et, atteint par la démence ou peut-être après une dispute, l’avait tué. Je ne m’expliquais pas la raison pour laquelle Tarunda avait été écorché vif puis son corps brûlé, sinon pour que Klein signât là sa plus folle création : un tableau pas comme les autres.

Les paroles du peintre, lorsqu’un changement de personnalité s’était opéré, me revinrent : « il fait chaud! Il fait nuit! », disait-il. En observant le cadre infâme qui se dressait à quelques pas de moi et qui depuis deux ans était dans le noir le plus total, dans l’humidité la plus excessive, ces mots prirent un nouveau sens. Était-il possible que Tarunda ait trouvé le moyen d’atteindre l’artiste depuis la grotte où son existence se poursuivait selon des règles qui n’obéissaient pas aux lois du vivant tel qu’elles sont connues? L’horreur que je contemplais devait disparaître de la surface de la Terre tant elle insultait la vie sous toutes les formes qui m’étaient familières. Klein devait sortir de la folie, que ces éléments surnaturels lui infligeaient, pour être jugé par ses semblables. Car, quels qu’aient pu être les torts subis par le peintre, rien ne l’absolvait de son acte criminel.

Progressivement, ma tonicité musculaire revint. Je me vois vaguement saisir le jerrican que Klein avait sans doute utilisé pour immoler le corps dont il avait arraché la peau juste avant de composer sa création macabre. Ce qui avait été un faible souffle lors de

mon arrivée s’était transformé en un vent violent dont l’action semblait se délimiter à la grotte. J’atteignis avec difficulté le chevalet. La folie de la scène était à son comble. Après avoir aspergé d’essence l’œuvre sacrilège, j’y mettais le feu tant bien que mal. Le tableau prit feu et les flammes le dévorèrent en un instant. Une fumée âcre envahit la grotte, car la tornade qui y avait sévi s’était brutalement arrêtée. Je ne saurais jamais si ce fut l’effet de mon imagination ou si ça se produisit réellement, mais je crus entendre aux limites de l’audible une longue plainte sinistre.

Je perdis alors la raison et, comme un dément, je remontais le tunnel pour m’enfuir de cette demeure. En la quittant, je crois me souvenir de m’être jeté dans l’eau sale du port qui, bien que polluée, lava mon corps et mon esprit de toutes les impuretés avec lesquelles j’avais été en contact.

#

Crasseux et puant, j’errais un certain temps autour du Vieux-Port, jusqu’à ce que les regards des passants se fassent trop insistants. Quelle tête pouvais-je bien avoir pour susciter de telles moues de dégoût? Rentrant comme un éclair dans le premier bar que je croisais, je m’engouffrais dans l’escalier en colimaçon qui conduisait aux toilettes. Lorsque je me vis dans le miroir, je compris les réactions que j’avais fait naître. Je me nettoyais du mieux que je pouvais, reprenant peu à peu figure humaine. L’eau fraîche coulant sur mon visage me permit de retrouver mes esprits. 

Quel cauchemar! Avais-je seulement vécu les rares scènes dont je me souvenais? Ou était-ce le souffle qui était chargé d’émanations toxiques qui agissaient sur la perception et les sens? Je préférais ne pas me poser la question. Il y avait une seule chose dont j’étais sûr : je devais voir Klein. Pourquoi? Je n’avais pas la réponse. Il le fallait. C’était tout.

Trente minutes plus tard, j’arrivais à proximité du Pôle Psychiatrie Centre à l’angle des boulevards Baille et Jean Moulin. Il y avait un attroupement sur le trottoir. Le personnel et les patients avaient été évacués de l’institut. Devant l’entrée, un cordon de police empêchait le chaos de régner. Plus loin, des infirmiers des services médicaux d’urgence donnaient les premiers secours à quelques individus qui toussaient fort.

En m’approchant, je reconnus le médecin qui m’avait accueilli il y a plusieurs jours. Il me regarda en fronçant les sourcils et dit :

« Vous êtes déjà au courant? Vous ne perdez pas votre temps.

— Au courant de quoi?

— Il y a eu le feu. »

Il me dévisagea longuement.

« Vous ne savez vraiment pas ce qui s’est produit

— Je viens voir Klein. Où est-il? Je veux le voir. 

 

— Un incendie a éclaté vers les cinq heures ce matin. Je ne sais pas comment il a pu trouver le moyen de faire du feu, me répondit-il sans m’avoir entendu. Il a mis le feu à sa chambre et personne n’a pu s’en approcher tant les flammes étaient vives. Comme si on y avait jeté de l’essence. Je ne vois pas comment Klein aurait pu y survivre. »

 

- FIN -

Publié dans Littérature

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