Nouvelle N°14 : un tableau comme les autres

Publié le par Albator13

Une nouvelle dont le sujet est la propriété du corps : bien public ou privé ? Autrement dit, sommes-nous dans le droit d'utiliser notre corps comme bon nous semble ?

 

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Tomas, ne vois-tu pas la beauté qui se dégage de l'algorithme, tout à la fois subtile assemblage d’expressions, d’instructions et d’opérations et savant équilibre entre fertile créativité et logique irréfutable ? Probablement ne distingues-tu pas plus sa beauté que tu ne discernes les couleurs de l’Ulysse ou n'entend le rythme murmuré par l'étoile qui s'effondre ? Tu n’as pas idée de ce qu’est un algorithme ? C’est un hublot, à la circularité parfaite, à la pureté cristalline, qui donne à contempler à son spectateur une mer, à la fois calme et puissante, sur laquelle s'écoulent lentement des ondes multiples, dont les courbes irrégulières bien que déterminées, dessinent un schéma complexe et maîtrisé.

Non, Tomas, merci, je ne reprendrais pas un second verre car tu me connais, j'ai déjà trop parlé, j'ai connu l'ivresse quand mes lèvres se sont posées sur ce verre que j'ai regretté à l'instant où tu me le servais. Je dois y aller, des urgences m'attendent et doivent être rapidement traitées. Je sais qu’il est encore tôt mais j’ai toujours tant à faire. C’est promis, mon ami, je reviendrai bientôt.

J'abandonnais Tomas à sa perplexité désarmante et, bien que je le considérais comme un ami, la difficulté, qu'il avait à appréhender la beauté émanant d'objets mathématiques, ternissait la haute estime que j'avais de son intelligence.

Connaissant sa grande sensibilité artistique, je savais que mon projet, dont il n'était pas informé pour le moment, serait pour lui une performance d'un grand intérêt. Depuis longtemps déjà, je préparais le courrier qui lui sera adressé, lorsque Hifu Tarunda, l'un des principaux tenants du body-art sur le vieux continent, aura terminé la préparation  de la représentation. Aidé de mon courrier, et en tant que journaliste culturel, Tomas trouvera les mots pour expliquer mon geste, l'oeuvre de ma vie.

Poussant la porte du bar à l'aide de mon coude car la bouteille de gel anti-bactérien que j'avais dans la poche était presque vide, je me retrouvais dans la rue, imprégnée d'une tenace odeur d'urine. Sale ainsi que l'on peut l'être après avoir fréquenté un lieu public, je parcourais ces boulevards de crasse, avec le désir ardent de regagner au plus vite mon appartement, afin de nettoyer mes vêtements souillés et de purifier mon corps maculé. En chemin, je pensais à ces colonies d'Escherichia coli pathogènes se développant sur ces doigts sales et humides, qui plongent et fouillent dans des coupelles de chips, proposées aux clients tant que ceux-ci ne les ont pas totalement englouties.

Après avoir rangé dans leur placard mes chaussures que je retirerai du bout des doigts, enlevé mes vêtements pour les insérer dans la machine programmée à 90°C, je laverai soigneusement mes mains avant de les désinfecter à l'aide de gel. Je pourrai alors me rendre dans la salle de bain pour y prendre une douche purificatrice et, tout en le savonnant, mon corps se reflétera dans la glace embuée. Me restait-il des préservatifs ? Je ne devais pas oublier, après avoir fermé la porte d'entrée, de faire deux tours de clé pour être sûr de ne pas être dérangé.

Sans m'en être rendu compte - penser à mon corps m'y avait aidé -, j'avais atteint mon immeuble, dont les lignes épurées se perdaient dans un ciel noir et sans fond, que seule la présence d'étoiles trahissait. Dans la journée, le blanc qui recouvrait ses façades flamboyait sous le feu du soleil éclatant. De nuit, la force qui s'en dégageait lui conférait une présence telle que les immeubles mitoyens disparaissaient au regard des promeneurs, accaparé par la majesté de ce qui semblait être un palais. Cette beauté virginale avait guidé mon choix lors de l'achat de l'appartement dans lequel je finirai les jours qui me restaient. Je n'aurais su vivre ailleurs qu'en un lieu duquel une émotion ne me traverserait à chaque pensée vers laquelle elle serait dirigée. 

Bien que n'ayant rien à envier aux toilettes publiques, les ascenseurs avaient ma préférence, les cages d'escaliers étant de véritables nids à microbes délaissés par les concierges sous-payés. Un frisson de dégoût  parcourut mon corps, en repensant à cet ascenseur pris à Londres, dans ce quartier central si bien fréquenté, dont une des parois étaient consciencieusement recouvertes de sécrétions nasales. A cette époque, je me passionnais pour un compositeur, dont j'avais abandonné l'écoute depuis cet épisode, car ses mélodies étaient associées désormais à ce souvenir que je m'efforçais d'oublier sinon d'ignorer.

En prenant soin d'éviter tout contact direct avec le panneau de commande, je pressais le bouton correspondant à l'étage auquel j'habitais et rapidement les ventaux disparaissaient dans la façade de l'ascenseur sans avoir à les toucher et alors seuls quelques mètres me séparaient de mon havre de paix aseptisé.

A peine la porte d'entrée fermée à double-tour de clé, je suivais avec soin chacune des étapes du plan d'action que j'avais mûri sur le chemin du retour. Mes gestes évoluaient en observant une exquise mélodie, chacun d'eux naviguait vers son objectif sans louvoyer. J'étais le chef d'un orchestre que je contrôlais avec une grande virtuosité, mes mouvements ne devant transgresser la partition à laquelle ils étaient tenus de se conformer.

Lorsque ces tâches secondaires furent accomplies, je gagnais la salle de bain le corps recouvert d'une fine pellicule de sueur qui, bien que répugnante, rappelait les traits que mon corps partageait avec une statue de l'antiquité. En entrant, je m'arrêtais quelques instants pour contempler le reflet dans la glace du dessin que formaient sous la peau mes muscles élancés. Pour mieux en saisir leur anatomie, je les contractais et me reculais de deux pas de sorte que les ombres projetées par le plafonnier révèle avec succès leurs monts et leurs vallées. Quelques poils hirsutes, qui apparaissaient çà et là sur ma poitrine, furent rapidement éliminés grâce à la pince à épiler, toujours posée sur le côté droit de l'évier. Désormais, l'image que je contemplais était parfaite.

Les nombreuses heures de salle, durant lesquelles je m'efforçais de faire abstraction des odeurs corporelles, m'apportaient la jouissance de ce corps dont mes yeux se délectaient. Supporter cet environnement nauséabond six fois par semaine, deux heures par jour, n'était rien en regard du plaisir intense qui me submergeait, lorsque me déplaçant, les muscles se bandaient et révélaient leur plastique sous mes vêtements saillants. Cependant, à chaque séance, la fatigue était de plus en plus présente et le repos apportait de moins en moins de réconfort. Malgré mon corps éreinté, ma volonté ne cédait en rien, engagée dans une lutte à mort contre ce cancer qui me conduisait vers le néant.

Les bénéfices du travail en salle n'auraient eu de réel intérêt sans l'attention que je portais à ma peau, qui était le reflet de mon âme, dont je voulais offrir aux autres à contempler toutes les vertus. Refusant tout contact avec l'eau du robinet, je préférais au savon, qui irrite la peau du visage, l'application d'un lait que je rinçais avec de l'eau thermale. Pour le corps, j'avais recours à un pain dermatologique, afin d'enlever les salissures sans décaper la peau et, après m'être rincé, je poursuivais par un jet d'eau froide. La séance se terminais par l'application quotidienne d'un lait hydratant sur toute la surface du corps, à l'exception des jours où je m'épilais, afin d'éviter les picotements dus à un épiderme malmené. L'apparence de ma peau était saine et le toucher doux. Toutefois, ce tableau était noirci par la présence de zones brûlées par le rayon que je ne parvenais à dissimuler, quels que soient les efforts que je faisais.

Quand je soignais ainsi ma peau, le miroir fixé sur le mur faisant face à la baignoire me renvoyait la représentation de l'idéal du corps exprimant toute la beauté que la nature avait mise en l'homme. La vision de cette perfection m'émouvait, je me saisissais d'un préservatif, afin de ne point me souiller lorsque venait la délivrance, et je me masturbais avec efficacité. Bien souvent ces derniers temps, malgré le désir qui me submergeait et la qualité de mon geste, la fatigue, due aux séances de radiothérapie, m'interdisait d'échapper à cette obsession qui embue l'esprit tant que l'orgasme ne l'en libère pas. Las, j'abandonnais l'exercice en espérant m'y remettre quelques instants plus tard quand quelques forces me revenaient. 

 

C'est à peine quelques heures après que je me réveillais alors que le soleil ne s'était pas encore levé. Cette excitation, qui grandissait à mesure que la fin approchait, me faisait faire de courtes et mauvaises nuits. Il fallait pourtant que je sois reposé afin que ma peau et mon corps ne soient pas fatigués le lendemain, quand le projet allait débuter.

Plus tard, lorsque je fut prêt, je vérifiais une dernière fois dans le grand miroir de la chambre à coucher si mon aspect était tel que je l'avais désiré. Lors du rendez-vous qui m'attendait, mon allure devait être irréprochable.

Dans la rue, le soleil, haut, brûlant, vomissait sa luminosité, et plutôt que marcher, je préférais l'ombre protectrice du tramway pour rejoindre le bar où Hifu Tarunda et moi devions nous rencontrer. L'arrêt se fit à quelques dizaines de mètres de la terrasse, heureusement ombragée, où il m'attendait. Bien que je ne l'avais vu qu'en photo, son obésité et les couleurs criardes qu'il affectionnait le rendait visible de loin. A mesure que ses traits se faisaient plus distincts, il apparaissait nerveux, et la transpiration, qui auréolait ses aisselles en des cercles parfaitement concentriques, venait le démontrer. Je crois l'avoir surpris, perdu dans ses pensées, pesant une dernière fois le pour et le contre de ce que je lui proposais. Après m'avoir salué, il se leva brusquement et gauchement me désigna une chaise que j'inspectais afin de m'assurer que des pigeons ne l'avaient point souillée.

Il m'expliqua combien il trouvait ce projet artistique formidable mais il craignait néanmoins les poursuites judiciaires. Longuement, je revins sur le concept de la performance car, malgré les nombreux courriers échangés, il semblait ne pas avoir compris que l'artiste performeur, par nécessité, devait rester anonyme : l'oeuvre, sur laquelle il allait travailler, était à la fois production et propriété publique.

Après l'avoir quitté, je rentrais chez moi l'âme en paix. J'inspecta ma peau, de nombreuses heures durant, sous de multiples éclairages, à la recherche des dernières imperfections qui avaient pu m'échapper. Quand je fus enfin satisfait de ce que je voyais, le soleil s'était couché. Pour seul repas, j'avala le tranquillisant et le somnifère que le médecin m'avait conseillés et je débuta ma longue nuit sans rêve.

 

J'ouvre la boîte aux lettres. Un gros colis. Dedans, des photos, des feuilles manuscrites. Ca vient de Klein, le cinglé fortuné, celui qui me tenait la jambe l'autre jour. Au sujet de quoi déjà ? Une histoire d'algorithme, je ne sais plus trop, j'étais bourré.

Pressé. Pas le temps de lire, je dois filer, rendez-vous avec le type de l'exposition Hundertwasser. Trop curieux, que me veut Klein ? Je lis la première page du paquet de feuilles que je trouve dans le colis.

C'est énorme, c'est complètement fou. Merde. J'annule Hundertwasser, je file à l'adresse indiquée. Où est mon téléphone ? J'appelle Elie. Oui, rejoins-moi à cette adresse. Prends du matériel d'éclairage pour une scène d'intérieur. Des réflecteurs aussi. Non, je ne peux pas t'expliquer mais c'est totalement délirant. On se retrouve là-bas.

Me voici arrivé à l'adresse indiquée. Le photographe est déjà là. Il mitraille la façade. Comment vas-tu ? Flippant, cet immeuble. Austère. Trapu. Comme une cathédrale gothique. Repeint récemment. Tout est blanc. Comme dans un hôpital. Il me questionne. Non, je ne t'en dirai pas plus mais accroche-toi, ç'est énorme ce qui nous attend.

On est devant la porte. Sur la sonnette, le nom de Klein. On est bien devant la bonne porte. Jamais venu. Quand ses voisins verront ça, je donne pas cher du mètre carré. J'ai vu des clés dans le colis. La porte s'ouvre. Une odeur de bloc médical. Putain, ça craint. On prend des photos d'abord puis j'appellerai les flics.

Elie, Elie, tu vois ça ? Merde, la tête que tu fais. Prends des photos, bordel, reste pas planté là. Mais tu dégueules ! Passe ton appareil. C'est de la folie. Tiens, prends ça pour t'essuyer.

 

Je contemple à nouveau le chef-d'oeuvre d'une vie, celle de Klein. Sur un des murs de la pièce, il y a une inscription peinte en lettres gothiques rose fuchsia : "un tableau comme les autres". Et au centre de la pièce, il y a ce châssis de bois. Mais dessus, ce n'est pas une toile de maître, c'est la peau de Klein tendue, blanche et parfaite.

Publié dans Littérature

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