Nouvelle n°1 : les enfants du destin

Publié le par Albator13

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Je veux vous apporter ma clarté en venant vers vous, l'Humanité Sauvée. Afin que ne soit jamais oubliée votre origine. Afin que le Livre puisse être le lien entre ce qui fût, ce qui est et ce qui sera.

Le Livre contient la sagesse de mon expérience et ses pages ne doivent pas êtres lues, elles doivent être apprises par cœur.

Dans sa folie et son orgueil démesuré, l'Homme avait prédis sa chute. En vérité, je vous le dis, la chute de l'Homme fut à la hauteur de ses illusions. Mille chemins furent empruntés et tous n'aboutirent qu'au néant. L'Homme a souffert et nous sommes nés de sa souffrance. L'Homme vous a donné naissance et vous êtes les enfants de son destin.

C'est la foi en l'Humanité Sauvée que je loue. Votre puissance se mesure à la force de vos convictions. Le cynisme n'a aucune prise sur vous car votre foi est forte et ne peut être  corrompue. L'Homme est mort, que vive l'Humanité Sauvée.

 

En vérité, je vous le dis, j'ai connu l'homme qui a sauvé l'Homme.

C'était il y a trente deux cycles solaires de cela, c'était en 2084.

C'était peu avant la célébration de l'Enfantement. Les Apparieurs avaient longuement préparés cette cérémonie qui avait lieu tous les cinq ans. Avec le plus grand soin, ils avaient sélectionnés des couples dont le génome était compatible avec la volonté de donner vie à une jeunesse qui réponde parfaitement aux attentes de la Civilia.

Dès lors qu'une femme était fécondée, les Apparieurs procédaient à des transformations génétiques dans le foetus qu'elle portait. Des gênes néfastes étaient remplacées, des gènes bénéfiques étaient introduits.

Quelques années après la Grande Extinction de 2029, alors que la Civilia ne regroupait seulement que quelques scientifiques de l'Ancien Monde, alors que les quelques dernières ressources encore disponibles faisaient l'objet d'affrontements barbares et féroces, le génie génétique fut l'objet d'une attention toute particulière des Pères Fondateurs. Mais alors qu'ils  croyaient y voir les germes d'un grand espoir, celui d'une humanité lavée de ses erreurs, ils créaient sans le savoir les conditions de la chute de l'Homme. D'innocents jouets entre les mains d'un Destin qui les dépassait -  comment auraient-ils pu savoir ?

Au sein de la Civilia, la mission de chacun était défini dès avant sa naissance selon des critères rationnels dictés par la nécessité. Cependant, une des constantes imposées par les Pères Fondateurs était la suppression chez tous des gènes à l'origine de l'ambition, de la haine ou de l'amour.

Chacun était promis à une mission et les jeunes, selon cette destinée, étaient élevés dans des contextes de croissance intellectuelle et morale spécifiques afin de garantir les conditions de développement optimal des comportements attendus. Cependant, les Pères Fondateurs avaient imposées pour tous l'apprentissage strict de la discipline et du respect des Lois.

En rupture avec les millénaires d'histoire qui précédèrent la Civilia, ce n'était plus la parenté ou l'appartenance à un groupe social qui définissait l'individu mais un choix précis au niveau de ses concepteurs, des modifications génétiques et enfin une éducation qui dès son plus jeune âge permettait de développer les compétences nécessaires et un comportement social en adéquation avec la mission à laquelle il vouerait son existence.

La Ville était parfaite, chacun étant à sa place et personne ne briguant celle de l'autre, chacun remplissant ses tâches et personne ne cherchant à en faire moins que l'autre. C'est pourquoi la Ville fonctionnait en vase clos et ne devait subir aucune perturbation : c'était une mécanique d'une extrême précision bien qu'humaine. Le désir de chacun était les désirs de tous et l'absence de désir était la vertu de la Civilia.

Mais les Pères Fondateurs avaient prévu les Lois. Certaines cadraient le quotidien de tout un chacun, d'autres instauraient la célébration d'évènements. C'est à cette dernière catégorie que la célébration de l'Ouverture appartenait.

Cette célébration se tenait immédiatement après celle de l'Enfantement. Pendant les cinq années qui la précédaient, des Découvreurs parcouraient l'Extérieur en examinant en milieu naturel le comportement de descendants de personnalités qui s'étaient illustrées les siècles passés. Cette tâche complexe était particulièrement coûteuse sur le plan énergétique mais la Civilia se pliait à cette exigence dans un respect emprunt d'humilité. Remettre en question les Lois était une notion parfaitement étrangère à la Civilia, chacun les plaçant au-delà de toute autre considération.

A cette époque, j'étais Eleveur de jeunes de l'Extérieur qui s'étaient révélés aptes à intégrer la Civilia lors des célébrations de l'Ouverture. Ces enfants, bien que grossiers et violents, étaient aux yeux de leurs semblables des êtres de moindre envergure. Car la Civilia ne portait aucun intérêt à des capacités de survie même remarquables. Ce que recherchait la Civilia,  c'était des individus équipés d'une intelligence collective et de caractéristiques physiques en accord avec la mission qu'ils recevraient lorsque leur Elevage serait terminé.

 

C'est dans ces conditions, lors de la Cinquième Ouverture, que me fut affectée la mission d'apporter mon soutien au jeune Abel et d'exercer mon art d'Eleveur afin de contribuer à sa maturation.

Ainsi que la Loi le stipulait, les Découvreurs avaient livré cent individus. Entre tous ces enfants, un faisait figure d'exception. Initialement, l'intérêt des Découvreurs avait porté sur le jeune frère d'Abel. Mais ce fut Abel qui fut choisi car, dans sa manière de s'opposer aux Découvreurs alors qu'ils venaient prélever son frère, il fit montre d'une supériorité morale peu commune. Il les avait tout d'abord longuement questionné puis faisant sien leurs arguments, il déploya de considérables efforts de conviction auprès d'eux afin que son jeune frère ne soit point inquiété. Ployant devant l'incorruptible posture des Découvreurs, il leur proposa finalement de s'abandonner pleinement à eux en échange de la liberté de son frère.

Les années de terreur qui avaient suivies la Grande Extinction de 2029 avaient ramenés à la surface de la conscience de l'Homme bon nombre de comportements qu'il considérait appartenant à son passé et la haine et la peur avaient saisis ceux de l'Extérieur. Ce qui frappa les Découvreurs en écoutant le jeune Abel, ce fut la bonté de son âme, la tempérance de son caractère et le courage de ses dires. Nulle trace de haine ou de peur ne fut décelé.

Et pourtant rien dans son histoire n'expliquait comme une telle dignité avait pu naître en lui. Lorsque la Grande Extinction s'était produite, ses fermiers de grands-parents cultivaient une terre qui, bien qu'aride, constituait leur principale source de subsistance. Comme ils vivaient éloignés des centres urbains que la mégalomanie de l'Homme avait bâti, ils furent épargnés par les évènements plusieurs années durant et élevèrent ainsi leurs enfants dans une relative tranquillité avant que les hordes barbares de citadins affamés ne se déversent sur les campagnes. Ils apprirent alors la peur, puis la haine. Et bien que grandissant dans une atmosphère étouffante où l'angoisse était présente partout, Abel ne montrait aucune crainte   à l'égard des Découvreurs, il leur montrait la confiance qu'il lisait en eux.

 

Lorsque je l'accueillis au centre de la Civilia, je vis ses yeux émerveillés et j'entendis sa voix fluette et haute perchée qui me demanda s'il était mort et arrivé au paradis. Par ses mots, je saisis la grandeur de cet enfant et, en contemplant ses yeux, je lus une force et une substance qui ne seraient jamais miennes.

Les premières années passèrent et Abel murissait. Le jeune enfant curieux et intelligent était devenu un adolescent sûr de lui et charismatique. La noblesse féline qui se dégageait de lui  lui donnait des avantages considérables sans même qu'il en soit conscient. Quand il prenait la parole, tous se taisaient et l'écoutaient avec grande attention. Car son jugement faisait acte d'autorité. Car Abel faisait preuve d'une modération et d'une impartialité digne des Pères Fondateurs. Il aurait pu gouverner le monde des hommes et les hommes de ce monde, sereins, lui auraient remis leur destin entre ses mains.

L'Homme, avant sa chute, était ambitieux et égoïste et les qualités dont disposaient Abel auraient été jalousées par tous ceux épris de ce pouvoir qu'il s'ignorait posséder. Cette grâce, qui lui aurait accordé une place parmi les rois des rois, ne me touchait pas et, au contraire de ce qui prenait vie dans mes sœurs et frères de la Civilia, une force obscure et inexplicable grandissait en moi. Sournoisement, elle me poussait à ordonner à Abel de rester en retrait des autres et de cesser de jouer ce rôle que je jugeais à l'encontre des Lois. Et bien que l'adolescent fût obéissant et compréhensif, tous venaient encore à lui malgré ses nombreuses prières d'être ignoré.

En vérité, je vous le dis, c'est la jalousie qui avait obscurcie mon âme. Abel avait des qualités que la bête tapie en moi désirait ardemment posséder et la bête me conduisait sur des sentiers dangereux en m'ordonnant d'accomplir des actes pervers. Et je commandais à Abel de tromper ceux qui croyaient en lui. Et je convainquais Abel d'une faiblesse que j'étais le seul à lui prêter tant il avait foi en moi. L'adolescent grandit et donna naissance à un adulte brisé. Abel n'était plus force et courage mais faiblesse et doute.

 

Plusieurs années passèrent avant que la Civilia n'admette le rôle néfaste que j'avais eu sur le développement d'Abel. Et quand bien même, vous avez admis ce rôle, vous ne disposiez pas d'armes vous permettant de combattre mes sentiments et leurs conséquences. Mon comportement était  nouveau pour nous tous et aucun de vous n'avez la connaissance pour remédier à cette situation.

Les Pères Fondateurs nous avaient donné les Lois et l'eugénisme, la Civilia et les célébrations. Ils nous avaient assuré un avenir serein et immuable, loin des tempêtes des temps passés où l'Homme était son pire ennemi. Convaincus que la seule issue était de cacher à leurs enfants l'orgueil et l'ambition de l'Homme, afin que leur création soit éternelle, les Pères Fondateurs n'avaient délivré aucune Loi pour combattre l'Homme en chacun de nous.

En me levant ce jour-là, je n'avais pas conscience que quelques heures plus tard, tous m'accuseraient d'avoir trahi la confiance que m'accordait Abel. En vérité, je vous le dis, toute la jalousie que j'avais accumulée des années durant fut balayée par une haine grimaçante à l'instant même où vous rendiez la sentence. Je comprenais alors que j'avais toujours haï cet enfant charismatique qui était venu à nous de l'Extérieur et avait brisé mon existence. Je haïssais cet adulte à qui mes sœurs et frères de la Civilia venaient de confier la mission de m'éduquer. Car vous aviez décidé que ma punition serait d'être élevée à mon tour. Car vous aviez décidé qu'Abel serait mon Eleveur.

Il se produisit lors de cette assemblée extraordinaire ce que vous tous savaient déjà. Possédé par cette haine qui ne me quitterait plus jamais, je mis fin aux jours d'Abel. Je l'assassinais sous vos yeux impuissants. Vous m'avez regardé lui ôter la vie sans agir, sans vous dresser entre Abel et moi. Comme si au plus profond de vous-mêmes, c'est ce que vous souhaitiez.

 

Aujourd'hui, vous m'avez enfermé car je suis le premier meurtrier de la Civilia.

Mais en vérité, je vous le dis, c'est vous qui avez tué Abel et c'est la mort d'Abel qui vous a fait grandir. Vous avez ressenti le désespoir et la colère et vous vous êtes rappelés l’Homme que les Pères Fondateurs ont voulu contenir hors des murs de la Civilia. Mais l’humanité n’est pas sauvée en combattant l’Homme mais en affrontant ses désirs obscurs et ses envies emplies d’une haine invisible. Vous vous étiez élevés vers les hauteurs et la clarté, apprenez l’Homme en défiant les ténèbres et les abîmes.

Moi, Cain, en vérité, je vous le dis, je suis l'homme qui a sauvé l'Homme.

Publié dans Littérature

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L
<br /> <br /> Je reconnais là, la Bible, mais pas forcément dite dans des termes exacts, en fait, je ne sais pas trop,<br /> car l'homme écoute très peu le Seigneur, et c'est dommage! Il suffit de regarder ce qu'il se passe dans le monde. J'aime Dieu, et Jésus notre sauveur! Au plaisir<br /> <br /> <br /> Lucy<br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
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