Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /Déc /2009 06:00

La pluie battait son plein et venait frapper violemment les flaques qui s'étaient créées le long des trottoirs. Les intempéries étaient à l'origine des nombreux retards enregistrés à l'aéroport. Mon avion atterrit ainsi après avoir tournoyé plus d'une heure au dessus d'un océan de nuages que les lumières de la ville perçaient par moment. Je montais dans le premier taxi qui se présenta et demandait au chauffeur de me conduire rapidement à mon rendez-vous.

 


Les rues sous la pluie étaient un véritable chaos où les taxis s'étiraient en de longues files bruyantes. Le métro m'aurait permis d'arriver à l'heure. Cependant mon déplacement dans le sud s'étant avéré particulièrement éreintant, un tel traitement n'aurait pas été sans conséquence. J'avais besoin de toutes mes capacités, aujourd'hui plus que jamais. En tout état de cause, Jeff trouverait une remarque blessante à m'adresser à mon arrivée, je lui offrais simplement un large éventail de choix : ma tenue, mon retard, l'échec de mon déplacement.

Malgré un pourboire conséquent, le chauffeur s'était contenté de m'ignorer lorsque je sortis de son véhicule sous une pluie battante au coin de la 34ième rue et de la 5ième Avenue. Comme toujours, je restais figé quelques instants, frappé de stupeur par l'austérité de la façade du Waldorf-Astoria, amalgame de verre et de métal, contre laquelle le Stars and Stripes claquait violemment au gré des rafales de vent. Je me pénétrais précipitamment dans l'édifice pour me diriger d'un pas rapide vers le hall, qui donnait sur Park Avenue, sans prêter garde à cet étalage de luxe. Etait-ce une maladresse de sa part de se retrouver dans un lieu de faste et d'opulence ? Ce serait bien mal le connaître. Nul besoin de chercher une once d'empathie en lui, il s'en était tout simplement affranchi de longue de date. Il ne s'intéressait qu'à lui-même malgré qu'il s'en défende. Il avait poussé le cynisme à s'affubler d'un altruisme qu'aucun de ses proches, ni même sa mère, ne lui aurait reconnu. En arrivant à la Terrasse des Cocktails, je ralentis mon pas et adoptais une attitude détendu sans pour autant me montrer nonchalant. Comme il fallait s'y attendre, Jeff ne montra aucune signe d'intérêt à mon arrivée. Il était pareil en lui-même en toutes circonstances. Son flegme d'apparat avait fini de m'impressionner. Je décidais de l'ignorer et me rendit directement au bar afin d'y déposer ma manteau. Mon geste eut l'effet désiré. Un frémissement à la commissure de ses lèvres marqua un léger agacement ; il entrait dans la danse selon mes pas. Aujourd'hui, j'avais décidé d'en finir, je serai le cavalier de ce tango fatal. Mes yeux le fixant avec douceur, je m'approchais de lui tout en affichant un visage serein. L'étonnement non feint s'afficha sur son visage de vieux renard. Ne me voyant proférer le moindre mot tout en continuant de m'avancer vers lui, il prit finalement la parole.

- Te voilà enfin. Les intempéries, je présume

- Bonjour Jeff. Merci. Et toi ? Comment te portes-tu malgré ces intempéries ?


Chacun de nous deux cracha son venin en guise de bienvenu. N'attendant aucune réponse de sa part, je poursuivis.

- Je n'insulterais pas ton intelligence en rappelant les motifs stratégiques du rapprochement de nos deux sociétés. Je t'apportais une expertise dans un domaine que tu connais peu en échange de quoi je disposais de la force de frappe économique de ta société afin de développer mon activité commerciale.

- Je sais pertinemment où tu veux en venir. Tu es de ceux qui se plaignent, qui rejettent leurs fautes sur autrui en définitive ? Tu me déçois, fils.


Il espérait me déstabiliser en me rappelant que notre relation n'était pas basée sur un modèle égalitaire. Peut être n'étais-je qu'un jeune loup aux dents longues ? Il oubliait que lui-même est un vieux loup ayant perdu beaucoup de ses crocs. Il pensait m'avoir tant appris. A vrai dire, il m'était difficile de dresser un état des lieus. Je reprenais la parole en lui montrant que je n'étais plus dupe.

- Jeff, cela fait trop longtemps que je t'écoute. C'est désormais à toi de prêter attention.

- Viens-en au fait. Je vais m'impatienter.

- Tu m'as fixé des objectifs de chiffre d'affaires et de marge, que tu as revu à la hausse à plusieurs reprises, sans...

- C'est tout à ton honneur.

- Excuse-moi, je finis. Tu m'as fixé des objectifs sans me donner les moyens permettant de les atteindre.

- Tu sais pertinemment que nous rencontrons des difficultés financières depuis le début de cette année.

- Quand tu m'as racheté, tu m'as caché ces difficultés.

- Et alors ? Toi-même tu étais à deux doigts du dépôt de bilan.


Encore une fois, toute discussion était impossible. Encore une fois, j'avais tenté de lui exposer mes difficultés. Encore une fois, il n'avait rien voulu entendre. Je m'empêchais de hurler. Jeff n'était pas un vieux loup mais un renard dans la force de l'âge.

- Je suis en train de te dire que je ne pourrais pas me tenir mes objectifs.

- Ce n'est pas possible. Ce n'est pas une option. Tu dois faire ton chiffre. Ton service doit être rentable. Tu sais très bien qu'il en va de sa survie.

- Jeff, tu sais que mon service est déjà rentable. Tes objectifs ne reflètent pas la réalité. Tu finances d'autres services avec la marge que je dégage des contrats que je signe.

- Bon, je n'ai pas de temps à perdre. Est-ce tout ce que tu avais à me dire ?

Il me fallait reprendre la main sur la direction que prenait cette discussion et réduire la tension qui m'habitait. J'humais l'air recherchant des traces du parfum de Marylin. Je tendais l'oreille espérant entendre Franck Sinatra.

- Je veux dénoncer le contrat de rachat car tu n'as pas respecté les clauses de moyens. Je te ferai parvenir par mon avocat les dédommagements que je réclame.

- Ce n'est pas possible. Tu veux que je dépose le bilan ?

- Je ne plaisante pas. Si tu veux en finir rapidement, tu sais ce qui te reste à faire. Tu soldes tes actifs et tu payes ton dû.


Contre toute attente, Jeff se leva subitement. Sa chaise bascula en arrière. Je vis son visage prendre progressivement une teinte rougeâtre comme si d'invisibles mains se pressaient autour de son cou. Il porta ses mains sur sa poitrine qu'il fixa hébété quelques instants. Puis me regarda longuement. Ses yeux reflétaient la haine. Il m'en voulait car je lui prenais sa société. Il ne m'en voulait pas pour sa vie qui le quittait.

Par Albator13 - Publié dans : Littérature
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