Essai n°12 : rencontres

Publié le par Albator13

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Ce jour-là, mon ambition se limitait à attendre la fin de journée, qu'elle se finisse au plus tôt, que la nuit fasse son ouvrage, qu'elle ne soit plus que le lointain souvenir d'un mauvais souvenir. 

Mais elle refusait d'en finir. Chaque minute ne cédait sa place à la suivante qu'après un combat interminable, comme dans un mauvais film d'action.

Obsédé par le besoin impérieux de respirer enfin après une journée en apnée, je m'évanouissais telle une ombre dans les rues à l'instant où le chiffre 5 et l'aiguille de l'horloge se rejoignirent. 

 

Le soleil était encore présent dans le ciel malgré des apparitions qui se réduisaient de jour en jour. Le ciel et la mer se confondaient sur l'horizon. J'aurais tant voulu me dissoudre dans ce dégradé protecteur, une couleur dissimulée à la vue de tous grâce à la présence protectrice de ses soeurs. 

J'essayais de m'approcher au plus près de l'horizon mais mes pas furent stoppés par le muret au bout de la jetée. Les vagues étaient mues par une implacable sensualité, léchant sans relâche les blocs de pierre poussées les uns contre les autres selon un ordre dont la logique était connue seule du bulldozer qui l'avait orchestrée.

Un banc de pierre se présenta à moi et je m'y asseyais.  Je contemplais encore ces vagues imperturbables dans leur danse à deux temps. Je restais ainsi longtemps, les yeux vide, ébêté par le caractère apaisant de la scène. Le temps s'était arrêté, figé comme mon regard sans intention. Cet instant aurait pu ne jamais prendre fin. Cet état transitoire, qui s'invite en vous lorsque, sans but, sans crainte, sans pensée, vous lâchez prise sur cette réalité obsédante, était trop rare pour que je souhaite y mettre fin.

 

Lentement, furtivement, un homme s'approcha de moi. La quarantaine bien accroché, l'absence de joie présente sur chaque trait de son visage boursouflé, son quotidien sans relief s'exhibant sur chaque bourrelet de son corps disgracieux. Il croisa mon regard, non pas hostile, mais étonné, sembla hésiter, peser le pour et le contre, puis poursuivit sa course jusqu'à atterrir non loin de moi sur le rebord de la passerelle nous séparant de la mer.

Le soleil s'était déjà caché loin sous l'horizon. Malgré la distance qui nous séparait du plus proche lampadaire, je voyais ses deux billes blanches tournées vers moi, j'y lisais le désir mais aussi une certaine forme de crainte. 

Ma présence en ce lieu était une erreur. J'aurais pu me lever et simplement partir. Je restais assis, sans bouger, sans le regarder, poussé par une curiosité malsaine et une excitation déplacée, car je savais que je ne lui donnerais jamais rien.

Plus loin, d'autres avaient entamé la même parade amoureuse. Mon prétendant se lassa, trop timide pour entreprendre le premier pas ou convaincu par mon absence d'intérêt pour sa personne. Il se leva et se dirigea d'un pas hésitant vers un autre objet de consommation, de la même manière que la bourgeoise désoeuvrée louvoie dans les relations éphémères sans avoir la moindre idée de ce qui lui manque réellement. Mes yeux amusés restaient accrochés sur la danse que menait ce personnage. 

Je devinais ses hésitations lorsqu'il s'approcha du jeune désinvolte qui daigna à peine le regarder. Je sentis son désir croître quand il croisa la route de ce trentenaire à la virilité éclatante. La drague gay est tellement plus directe, plus franche, sans détour. Si masculine.

 

Je me levais et regagnait directement mon appartement.

Publié dans Littérature

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