
J-1 avant l'opération.
Je suis détraqué. Comme une vieille horloge qui ne donne jamais la bonne heure. Comme un objet qui ne remplit plus sa fonction première. Mon médecin m'a bien aidé. Enfin, je crois. Je me suis
décidé un jour à lui parler de ma difficulté à affronter la vie, à affronter les épreuves qui ne sont rien d'autres que de petits tracas pour les gens normaux. Enfin, je crois que les gens normaux
n'ont pas cette peur qui leur brûle l'estomac à chaque instant, à chaque fois que se produit un changement, aussi infime soit-il, dans leur quotidien.
J'aimerais tant expérimenter d'être dans un autre. Juste pour voir ce que cela fait. Juste pour m'assurer comment les autres pensent. Ont-ils cette peur au ventre tous les soirs quand il faut
reprendre leur détestable travail le lendemain matin ? Se projettent-ils toujours dans un avenir qui sera meilleur mais qui est, lorsqu'il devient le présent, aussi angoissant et banal que chaque
journée déjà passée ?
Je ne sais pas si j'ai toujours été dans cet état. Je n'ai plus de souvenirs de mon enfance. Enfin, j'en ai quand même. Mais pas qui concerne mon état. Uniquement mes mésaventures d'enfant
solitaire car trop timide ou trop mûr peut être. Je m'intéressais aux étoiles quand les garçons ne voyaient que les seins des gamines qui se prenaient pour des femmes. Je me passionnais pour la
lecture quand les autres apprenaient à interagir en société. Autant dire que j'ai commencé ma vie d'adulte avec un sérieux retard, un handicap réel : je savais qu'une relation amicale ne l'était
que le temps de la découverte, le temps que l'autre se rende compte de toute la comédie que je mettais en oeuvre le temps de le séduire. Puis, quand j'avais épuisé les quelques comportements, que
j'avais appris en observant les interactions que les autres entretenaient entre eux, tout intérêt disparaissait.
Avec le temps, j'ai pu observer et reproduire encore plus de comportements. A tel point que le faussaire que je suis aujourd'hui se fait désormais rarement prendre. Je suis capable d'être enjoué,
de parler de tout et de rien à des gens que je ne connais pas. Des amis par contre, je n'en ai pas. Je crois que les autres me trouvent effrayant bien que je soigne mon aspect extérieur. Je suis
propre sur moi et souriant.
Depuis que mon médecin m'aide, chaque jour qui passe est un jour où j'attends avec une certaine impatience, voire de l'anxiété – il faut que je lui parle de cela – la prise de ma petite pilule
bleue. Elle n'a aucun goût et c'est dommage. L'herbe, je veux dire celle que l'on cultive soi-même, celle dont on a pris soin, c'est autre chose tout de même. Et puis il y a le goût. Et puis le
rituel. Une pilule, cela se pose sur la langue, un verre d'eau et la messe est dite. L'alcool, je veux parler du verre que l'on mérite après une journée difficile – en général, elles sont toutes
difficiles – c'est tout un cérémonial. Avec la pilule, il n'y a pas de vrai plaisir. L'orgasme est brutal. On sent en soin une force qui monte irrésistiblement, impossible à contenir, suivie d'une
explosion des sens.
Je suis détraqué, peut être car je me suis trop défoncé. Je suis détraqué, peut être à l'instant même où les deux gamètes parentaux se sont télescopés, préfigurant le calvaire de mon existence. Ou
peut être un peu des deux. A moins que je ne sois absolument normal. Qui sait si nous ne souffrons pas tous dans le plus grand secret ? Une sorte de complot complétement délirant où l'humanité
toute entière souffre et a toujours souffert dans le plus grand silence. Et nous poursuivons chacun de nos côtés le long sentier calamiteux de nos existences. Seule la crainte d'être différent nous
ferait taire. De temps en temps, un humain, encore moins bien réglé, se tire une balle dans la tête ou se jette sous un train. Dans un instant de lucidité ?
J+3 après l'opération
Je veux me convaincre qu'être normal est un but atteignable. Je ne peux pas croire que la souffrance soit le lot du quotidien de tout un chacun. Je travaille donc dans ce sens. Je sais que je
guérirais. Mon médecin me l'a dit. Comment mon médecin, qui m'a soigné de tous les maux depuis ma plus petite enfance, pourrait se tromper à ce point ? La médecine est une science exacte, je crois
avoir lu quelque part.
Depuis plusieurs jours, je sens que je suis sur la bonne pente. Depuis que j'ai subi cette opération dont me parlait tant mon médecin. Une nouvelle méthode. Plus tout à fait expérimental. Mais je
suis un des premiers à en avoir bénéficié. Il s'agit simplement de réguler la température de certaines parties du cerveau. L'appareil tient dans la poche de ma chemise. Pas de fil. Tout est radio.
Enfin, je crois. Le principal, c'est que je me sente mieux.
Cela semble vraiment fonctionner. J'ai l'impression de voir les couleurs, d'entendre les sons pour la première fois. C'est un tel plaisir de voir ces gens déambuler dans la rue. Depuis mon balcon,
j'admire ce défilé d'individus bigarrés. Je vois des sourires, des baisers. J'en ai les larmes aux yeux. Je ne pensais pas que la vie puisse avoir une telle substance. Comment ai-je pu vivre tout
cela enfant et ne plus m'en souvenir aujourd'hui ?
Tout est presque parfait sinon que j'ai de la fièvre. Je déteste prendre ma température. Cette sensation de pénétration me dégoûte au plus haut point. Que je n'aurais pas voulu être une femme,
sentir un corps étranger pénétrer mon intimité.
J+4 après l'opération
Je suis cloué au lit. Tant pis pour la sodomie thermique. J'ai testé et détesté. 41° de fièvre. Si demain je ne vais pas mieux, il faudra que je m'alerte. C'est tout de même agréable ce délire
fiévreux. Mon corps est lessivé comme après un effort extrême. J'ai l'âme en paix également. Je ne ressens qu'une agréable souffrance. J'ai trouvé dans mon armoire à médicaments des antibiotiques
dont je me suis fait un cocktail.
L'opération a vraiment très bien fonctionné. Mon médecin a laissé plusieurs messages sur le répondeur. Il faut que je le rappelle pour lui dire combien je me sens heureux. J'étais malade, je suis
désormais guéri.
J+6 après l'opération
La douleur est devenue pénible. Je ressens dans chacun de mes membres une lassitude extrême. Je me revois il y a quelques années, mes pires années, sur le même canapé que celui sur lequel je
suis actuellement affalé.
J'ouvre une boîte que m'avait offerte Fany. Elle l'avait ramené du Maroc où elle était partie pour le boulot. A l'époque, j'avais trouvé que cette boîte sculpté en bois, probablement fabriquée en
Chine, était tout à fait à propos pour y mettre les têtes d'herbe que je faisais pousser dans l'armoire de l'entrée. J'y avais mis plusieurs récoltes d'une année sur l'autre. Puis Fany m'avait
quittée, sans aucun doute lassée par mon incapacité à la satisfaire sexuellement. Disons que c'était le vase qui avait fait déborder la goutte d'eau.
Mon premier réflexe, chaque soir, quand je rentrais du boulot, était de m'asseoir dans ce canapé. J'allumais une bougie et fermait tous les volets, été comme hiver. J'étais rock à l'époque. Ou peut
être classique, je ne sais plus. J'écoutais avec obsession ma musique du moment. Celle qui excitait mes neurones. Et qui m'emportait avec le concours de l'herbe que je fumais, il me semblait sur le
moment, des heures durant. Je me souviens de cette sensation tellement agréable qui s'emparait de tout mon être. Non seulement le corps était entièrement au repos – tous les muscles parfaitement
détendus – mais l'esprit était serein. Tous les problèmes du quotidien balayés sous le tapis du lendemain. Toute cette souffrance accumulée dans la journée, toute cette crainte des situations
conflictuelles qui surgiront dès le lendemain, tout cela s'effaçait à peine quelques bouffées de fumée inhalée. Comme si toute la tristesse du monde disparaissait dans un brouillard artificiel.
L'herbe magnifie la musique. Il suffit de trouver le rythme sur lequel diriger la fumée. Alors les circonvolutions s'élèvent en prenant des pauses quand cela s'avère nécessaire, en reprenant leur
ascension quand le refrain les y entraîne. Je me souviens avoir vu des formes colorées s'élever, mes mains tentant de les saisir ou peut être simplement de saisir leur fluctuation. Je me souviens
de mes papilles s'enflammer alors que je déposais sur ma langue des aliments à la saveur inexistante. Je me souviens d'un appétit insatiable qui ne prenait fin qu'avec la nausée qui envahissait mes
entrailles.
Je me souviens de cette peur panique qui s'emparait de moi pour chaque signe interprété de la pire façon qui soit. Je me recroquevillais sur moi-même car à ce moment là, quand le monde
s'obscurcissait, les ténèbres m'envahissaient. Tous voulaient ma perte, mon déclin. Et je tremblais faiblement craignant d'être vu. J'attendais que le sommeil pesant prenne mon être pour l'emporter
dans des brumes sans rêves. Et le lendemain tout recommençait jusqu'à ce que, fébrilement dans l'oubli de la veille, je répète ce geste. J'ouvrais ma boîte et m'enivrais de mon pire ennemi,
moi-même.
J+7 après l'opération
Je suis très faible ce matin. La nuit a été terrible. A plusieurs reprises, j'ai tenté de me lever pour que l'on vienne à mon aide. Mais systématiquement, un malaise vagal m'a cloué sur le canapé.
Et qui aurais-je pu appeler ? Je suis seul. Personne ne se soucie de moi. Pas un seul appel en dehors de ceux de mon médecin qui sont devenus maintenant plus rares. Comme si j'étais mort. Comme si
mon image avait été remplacée dans son esprit par celle d'une note en bas de page indiquant la date de mon décès. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. Le spectre de la dépression rôde à nouveau.
Cette opération est un fiasco. Décidément, je ne peux être guéri. Jamais, je ne connaîtrais un instant de bonheur parfait. Toujours, je souffrirais de l'horreur de cette existence dont l'absence de
sens m'épouvante. Tout n'est que faiblesse en moi : mon corps et mon âme sont les ombres d'eux-mêmes. Avec l'alcool, j'ai eu l'illusion d'être fort.
L'alcool, qui après quelques verres, me rendait invulnérable. Le monde était à mes pieds. Il me suffisait de tendre la main pour m'emparer de ce que je convoitais. J'étais brillant et tous
baissaient les yeux devant moi. Avant de boire, je n'étais plus rien. Grâce au mirage de l'alcool, j'étais tout, l'univers et ce qu'il contenait. Rien en dehors de moi n'avait une quelconque
importance. Tous ces corps autour de moi n'étaient que les objets d'une comédie dont j'étais le point central. Une puissance terrifiante m'habitait et ma force rayonnait autour de moi. Je rêvais de
croiser les bourreaux de mes tristes journées. Ces collègues de travail sans âme. Ces faux amis qui apparaissaient et disparaissaient de mon existence de la même manière qu'un bateau disparaît dans
le chaos des vagues. Je rêvais qu'ils découvrent cet individu extraordinaire à la force bestiale, prêt à briser leurs os, prouvant ainsi ma supériorité manifeste.
Puis l'alcool m'entraînait dans ses tourments. Je réfléchissais à ma vie, à ce que j'en avais fait. Avais-je jamais eu le choix de n'être rien d'autre que rien ? J'étais insipide, tellement vide.
Dans ces instants de lucidité, je me voyais alors tel que j'étais : un pauvre type cherchant à croire en lui-même mais n'ayant jamais eu la force d'entreprendre sa vie, se laissant guider par le
flux furieux d'une existence que les autres m'avaient toujours imposée. Qu'avais-je fait de ma vie sinon toujours chercher l'excuse de son absence de sens par la faute des autres ? J'étais faible,
sans intérêt, je devais l'admettre. Puis un sommeil éreintant de cauchemar finissait par me gagner après des minutes, qui semblaient des heures, de tourbillons que je ressentais à peine mes
yeux se fermaient. Le lendemain était pire que la veille, l'alcool m'accordait un court répit qu'il reprenait avec de forts intérêts dès le réveil, le premier désir de la journée étant alors celui
de la mort, celle qui libère, qui stoppe cette fatigue inutile, cet être inutile.
J+8 après l'opération
Un brouillard noie mes sens dans le gouffre profond de mes pensées confuses. Autour de moi, des formes dont le tracé fluctue. Une forme plus précise que les autres. On dirait une porte. Sa
géométrie se déchire en une multitude de formes complexes qui la composaient l'instant d'avant. Ces formes emplissent l'espace devant elles. Elles volent dans ma direction. Une force extérieure est
à l'oeuvre et a puissamment réduit la porte en un très grand nombre de particules.
Trois formes prennent naissance dans le trou noir béant qu'est devenue la porte de mon entrée. Il n'y a plus de symétrie dans ces trois enveloppes flottantes. Il n'y a que du mouvement. Des bruits
s'échappent de ces fantômes. Je discerne sur l'une d'entre elles le visage de mon médecin. Son visage est maintenant très net maintenant. Je peux sentir l'impact de ses cris sur tout mon corps. Il
sent la peur.
Au moment où il tend sa main vers moi, je me vois couché sur mon canapé, baignant dans mes miasmes. Je m'élève. Je vous quitte. Enfin, je crois.